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B. Defrance: L'École: urgence... (Entretiens Nathan sur Internet)

 

"Je suis jeune débutant, je viens de passer quatre ou six ans dans les subtilités du champ racinien ou de la reproduction des oursins et j'arrive dans une classe de 4ème et je m'aperçois qu'il faut vingt minutes pour faire asseoir les élèves." C'est cette question que tous les professeurs rencontrent aujourd'hui dans les classes, dans les collèges, et pas seulement dans les zones difficiles. Quand j'entre en classe, j'ai peur. Est-ce que je vais tenir? Est-ce que je vais les tenir? Je suis là, seul devant 25, 35,40 autres personnes qui ne savent pas toujours quel est le sens de ce qu'ils font en ce lieu. Je n'ai pas choisi mes élèves, ils ne m'ont pas choisi, et ils ne se sont pas choisis entre eux. Nous sommes dans une situation caractéristique d'une institution et non pas d'une association. Nous sommes dans une situation caractéristique d'une société et non pas d'une communauté. Quand j'entre en classe, j'ai peur. Quels sont les moyens en formation, en accompagnement, qui vont me permettre de soutenir la situation, le défi?(...)

 

Comment articuler aujourd'hui les trois fonctions essentielles de l'école: instruction, formation, éducation? L'instruction, c'est former des gens aussi compétents, aussi savants aussi cultivés que possible. Mais problème, problème qui est la leçon de notre siècle. Nous savons bien désormais que les plus hauts degrés d'instruction, de culture et de savoir ne nous garantissent pas des formes les plus extrêmes de la barbarie.(...)

 

La deuxième fonction de l'école est la formation. Comprendre progressivement les exigences de l'insertion professionnelle. Je crains simplement que dans un certain nombre de lieux - je dis les choses un peu caricaturalement - on ne confonde la compréhension de l'exigence de l'insertion professionnelle et de la formation professionnelle elle-même que comme quelque chose qui serait un dérivé de l'apprentissage de la prostitution. Qu'est-ce que je vais pouvoir acquérir comme compétence, comme savoir et comme manière d'être qui me permettront de me vendre? Se vendre, cela porte un nom. (...)

 

Troisième fonction de l'école, celle de l'éducation. Il ne s'agit pas de la transmission des valeurs, de l'apprentissage de la politesse, de l'éducation au sens familial ou social du terme, mais de l'éducation au sens citoyen universel du terme. Comment  je peux apprendre progressivement à rencontrer l'autre comme un autre moi-même? C'est cela le défi. Si nous ne réussissons pas à répondre à ce défi, ce sont les deux premières fonctions de formation et d'instruction qui risquent de perdre leur sens.

Qu'est-ce que cela signifie, en effet, aujourd'hui, d'apprendre un certain nombre de choses à l'école et de réussir les diplômes et les examens? Qu'est-ce que cela signifie d'autre sinon de se donner les moyens soi­ même de pouvoir s'inscrire, par la réussite scolaire et l'obtention des diplômes, de la manière la plus élevée possible dans les hiérarchies sociales, de manière à pouvoir imposer à son tour son pouvoir aux autres, après s'être soumis aux exigences de ses maîtres?

Se soumettre à ses maîtres pour pouvoir devenir maître. Est-ce la finalité de l'école? (...)

 

Il ne s'agit pas d'aimer ses élèves ou que les élèves nous aiment. Il s'agit de nous permettre de nous rencontrer. (...)

 

Le défi est effectivement de permettre aux enfants progressivement non pas de subir le rappel à la loi, l'imposition de la loi, mais de vivre à l'école l'institution de la loi. Il y a contradiction entre le rappel à la loi qui provoque sa transgression et l'institution de la loi. (...)

Cela suppose une (...) proposition: que l'on inscrive dans mon temps de travail ce moment où, entre pairs, nous pouvons ensemble mettre sur la table et partager tout ce qui nous arrive dans nos classes au quotidien. Si je n'ai plus le droit de noter mes élèves et si je n'ai plus le droit de les punir directement, qu'est-ce qui me reste? Mais qu'est-ce qu'un savoir acquis sous le chantage aux notes ou aux punitions? (...)

S'il y a confusion entre pouvoir et autorité, entre soumission et obéissance, impossibilité d'accéder à la citoyenneté."