LA CAUSE DE L'ENFANT
François de  Singly

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« Des droits ? rugit l'empereur Patucy...

On ne peut donner aucun droit aux enfants, dit le roi ami de la race jaune. Les enfants sont légers, ne comprennent rien, manquent d'expérience. »

Janusz Korczak, Le Roi Mathias sur une île déserte

 

Après I'autonomie et l'indépendance obtenues par les femmes, à partir des années 1960, qui ont amorcé ce que nous appelons la seconde modernité, nos sociétés connaissent une phase nouvelle du mouvement d'individualisation, celle des enfants. La création d'une presse éducative d'un nouveau genre, avec Pomme d'Api en 1965, dans une maison d'édition encore dénommée Bonne Presse, peut être considérée comme l'un des moments inauguraux de l'individualisation enfantine. Dans le même temps, les normes morales et hygiénistes d'éducation laissent de la place à de nouvelles normes de comportement issues de la psychologie. Les parents doivent changer d'attitude : « Ne faites plus ce qui est bien en théorie, faites ce qui est bon pour lui. Plutôt que devoir et malheur, offrez plaisir et bonheur », recommande un pédiatre, Philippe Grandsenne (1996). La notion de « bien » définie a priori est déstabilisée par l'attention portée à ce que réclame chaque enfant pour son développement. Les enfants sont devenus une cause qui doit être respectée car ainsi « on respecte l'être humain » (Dolto, 1985). Mais la psychologisation de la relation pédagogique ne suffit pas à définir cette individualisation de l'enfant, même si la psychanalyse a joué un rôle central. Il y  a eu parallèlement des avancées juridiques, comme l'adoption sous l'égide de l'ONU de la nouvelle Convention internationale des droits de l'enfant en 1989, où l'enfant se voit reconnaître des droits ou, sous une autre version, un « intérêt » qui ne se limite pas à sa simple protection : l'enfant devient un individu à part entière.

L'individualisation désigne le fait pour chaque personne de se définir d'abord en référence à elle-même. Pour l'enfant, cela signifie que sa première dimension identitaire ne réside pas dans son origine familiale ou sociale, mais qu'il a droit, dès sa naissance et comme tout adulte, à la reconnaissance d'une identité strictement personnelle. Le temps éducatif change alors de nature : il n'a plus pour fonction de modeler l'enfant selon les souhaits des générations précédentes, de ses parents ou des autorités éducative; Cette période devient celle pendant laquelle, avec le soutien d'éducateurs et de proches, l'enfant doit développer ses propres ressources, rechercher su voie originale, « construire sa vie comme une oeuvre d'art, en assumant sa singularité », selon la belle expression d'Alexandre Jullien (libération, 10 janvier 2004).

Pour que ce développement personnel soit possible, l'enfant  ne peut pas être soumis à une trop forte autorité, à un trop fort pouvoir, notamment celui exercé par ses parents dont il doit s'émanciper. Bien évidemment, le processus le plus fréquent est très progressif. impliquant une rupture lente mais continue du cordon ombilical qui relie d'enfant à sa mère - et à son père. Mais il peut arriver que les parents, ou d'autres éducateurs, abusent de leur pouvoir provisoire. En France, pour que l'enfant puisse exercer le droit de se dégager d'une contrainte pathogène, la loi du 6 mars 2000 a créé une haute autorité indépendante, le défenseur des enfants. L'article 1de cette loi affirme que ce défenseur est « chargé de défendre et de promouvoir les droits de l'enfant... Il reçoit les réclamations individuelles d'enfants mineurs... Lorsqu'il a été saisi directement par l'enfant mineur, il peut en informer son représentant légal ». On perçoit un mouvement comparable dans la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité des systèmes de santé, où le législateur a précisé que les mineurs ont le droit de se faire soigner « en secret » : « Par dérogation, le médecin peut se dispenser d'obtenir le consentement du ou des titulaires de l'autorité parentale sur les décisions à prendre lorsque le traitement ou l'intervention s'impose pour sauvegarder la santé d'une personne mineure, dans le cas où cette dernière s'oppose expressément à la consultation du ou des titulaires de l'autorité parentale afin de garder le secret sur son état de santé. » . C'est reconnaître que, dans certaines conditions, l'enfant devient maître d'une partie de lui-même. L'accès à la majorité civique ne constitue plus un rite de passage entre un âge où l'enfant ne serait rien et un âge où il pourrait se gouverner enfin seul. Parallèlement, le modèle éducatif se transforme profondément et tend idéalement à proposer un environnement favorable pour que le jeune puisse, par essais et erreurs, affirmer et apprendre la propre définition de son existence. L'éducation par la transmission se retrouve donc concurrencée, dans la famille et à l'école, par le primat de l'expérience personnelle.

 

L'ÉQUILIBRE ENTRE L'ÉGALITÉ DE STATUT ET LA DIFFÉRENCE DE TAILLE SYMBOLIQUE

 

Comme tout changement important de perspective, celui-ci ne se fait pas de manière linéaire. L'individualisation de l'enfant résulte de luttes symboliques entre des groupes et des individus qui sont et désaccord, savant et social, sur la conception de l'enfant. Or la spécificité même de l'enfance rend ces oppositions originales, car l'individualisation de l'enfant reste plus difficile à penser et à mettre en oeuvre que celle de l'adulte. Cette complexité se reflète dans l'écriture de la Convention internationale des droits de l'enfant. Les droits évoqués comportent toujours deux dimensions lui ne s'articulent pas aisément et peuvent s'avérer contradictoires : l'enfant a le droit d'être protégé en tant que « mineur », mais, dans le même temps,  il a le droit aux droits de tout individu en tant que personne. Certains défendront une conception de l'enfant comme étant d'abord « petit », d'autres comme étant d'abord une « personne ». Ainsi, pour reprendre l'exemple du droit au secret prévu dans la loi sur les droits des malades, des médecins estiment que les parents doivent être prévenus nécessairement, même si le jeune est en désaccord (Dupont, Rey-Salmon, 2003).

La défense de « la cause des enfants » (Dolto, 1985) repose sur le rappel permanent que les plus jeunes ont autant le droit d'être respectés que les plus âgés. Ni plus, ni moins, même si un livre comme celui-ci, centré sur la question du statut de l'enfant, peut sembler faire croire que seuls comptent l'intérêt ou les droits de l'enfant. Ce serait une erreur grave : une société individualiste dans le cadre de la seconde modernité doit proposer le cadre juridique, politique, social au sein duquel une vie commune, respectueuse de chacun, sans hiérarchisation des statuts, est possible dans la famille et dans l'ensemble des autres espaces sociaux. L'enfant mérite d'être respecté différemment, en raison de sa faiblesse : il a sa propre convention des droits, non pas pour diminuer son identité humaine, mais pour préciser sa spécificité. On perçoit cette tension dans le droit lui-même, par exemple dans le texte de la loi sur l'autorité parentale du 4 mars 2002. Certains professeurs de droit estiment que l'enfant n'y est pas à sa place, qu'on lui accorde trop d'importance (Neirinck, 2003) ; d'autres pensent que le compromis trouvé par ce texte est assez équilibré ; enfin un troisième groupe aurait voulu y inclure la reconnaissance du « respect mutuel » ente parents et enfants.

De telles divergences ne doivent pas étonner : le consensus autour des questions de l'intérêt de l'enfant, de son bien, de ses droits est toujours à construire, toujours instable entre les deux exigences de l'égalité des statuts et de la différence de taille.

La formulation de repères stricts ne saurait constituer la forme la plus fréquente, dans la mesure où elle est contradictoire avec la prise en considération de chaque enfant. Cet équilibre, les parents ont eux aussi à le trouver et la plupart ont compris qu'une souplesse éducative était nécessaire à la préparation des adultes de demain : d'une part ils admettent que la négociation est un principe, non systématique (certains éléments de la vie commune ne sont pas négociables), d'autre part ils ne consacrent pas tout leur temps à leur famille, à leurs enfants. Ils revendiquent. eux aussi, une vie personnelle, montrant l'exemple de l'alternance nécessaire entre les exigences du groupe et les besoins de chacun. A ce niveau, il y a bien égalité des statuts en tant qu'individus vivant dans une société moderne. Elle n'exclut pas, bien au contraire, que chacun soit considéré en premier lieu avec ses caractéristiques propres, son identité personnelle, et en second lieu en fonction de sa place. A ce dernier niveau, un enfant n'est pas un adulte. Dans la relation entre un adulte et un enfant, l'égalité doit donc se conjuguer avec le respect des différences.

 

L'APPRENTISSAGE DE L'INDIVIDUALISATION

 

L'individualisation de l'enfant n'implique pas un isolement de ce dernier ni un repli sur lui-même. Ce processus a une autre signification. En réalité, le jeune passe d'une situation historique au sein de laquelle il état « dominé » par ses parents - la famille étant conçue comme devant contrôler le processus éducatif - à une situation où ses interlocuteurs sont plus nombreux : parents professionnels, sans oublier ses pairs. Cette ouverture à d'autres mondes forme un des moyens de briser « le prisme parental » (Dolto, 1985) car elle permet la confrontation avec d'autres cadres d'interprétation. Les parents doivent cesser de se considérer comme les éducateurs ayant le plus d'influence sur leur enfant (Harris, 1999) L'enfant individualisé a une éducation encore plus «socialisée » que celle des générations précédentes, du fait de la diversité des espaces dans lesquels il circule. Le processus d'individualisation ne diminue pas le poids du collectif, il en diversifie les sources, ce qui permet une certaine distanciation vis-à-vis de chacune des appartenances (familiale, scolaire, amicale). Désormais soupçonnés de pouvoir franchir « la ligne jaune », les parents sont surveillés dans leur conduite. Au nom des possibles accidents, du risque constitué par des « parents toxiques » (Forward, 1991), la mère et le père doivent être contrôlés. L'histoire des notions de « maltraitance » et de « bientraitance » révèle que les mauvais traitements - qui n'augmentent pas - sont de plus en plus intolérables et de mieux en mieux démasqués, grâce à une vigilance accrue. L'enfant doit être protégé, y compris vis-à-vis de ses proches.

Mais inversement, !es parents n'ont pas à sacrifier leur existence sur l'autel du dieu « enfant », car aucun intérêt n'est « supérieur », ni « exclusif ». Devenir un individu autonome requiert d'apprendre à gérer plusieurs intérêts en présence dans toute situation, afin que leur coexistence pacifique soit possible et éventuellement qu'un intérêt commun puisse être dégagé. Vivre ensemble présuppose dans les sociétés modernes avancées un respect de tous les individus en présence, petits et grands. Des limites doivent donc être posées pour que les institutions éducatives - notamment la famille et l'école - ne soient pas gérées selon le mot d'ordre : « les enfants d'abord», car l'individualisation de tous les membres de la société ne doit pas mener à une nouvelle domination de la part des individus autrefois « mineurs » ou « dominés ». Pour s'en prémunir, des formes inédites de l'éducation sont à rechercher pour que l'enfant apprenne que ses droits, reconnus légitimes, se conjuguent avec les droits des autres personnes, des adultes notamment.

Ce livre a pour ambition de montrer comment quatre institutions, la famille, l'école, le droit et l'État (avec ses politiques publiques), parviennent à trouver l'équilibre entre l'égalité et la prise en compte des différences de place. Il analyse aussi comment ces quatre institutions s'efforcent d'apprendre à chacun le respect de la diversité des intérêts en présence, et donc les exigences de la vie commune. Par sa dimension interdisciplinaire, cet ouvrage diffère singulièrement des ouvrages publiés jusqu'à présent sur l'enfance contemporaine. Ici, cette question, traitée par des spécialistes de nombreuses disciplines qui ont en charge l'enfance : la psychologie, la psychanalyse, la sociologie, le droit, la philosophie, la science politique, les sciences de l'éducation, permet la confrontation de regards. Ainsi chacun pourra appréhender l'ampleur des changements survenus, leur cohérence et simultanément les différentes manières mises en oeuvre pour résoudre le défi imposé par la cause des enfants. Et il pourra également comprendre qu'en ce qui concerne le statut de l'enfant, aucun savoir n'est dépositaire de la « vérité ». En effet, à l'intérieur de chaque savoir, de chaque discipline, comme l'intérieur de chaque institution, des discussions portent et porteront sur le meilleur équilibre permettant de garantit l'intérêt de l'enfant, les uns insistant davantage sur la taille symbolique de l'enfant, les autres sur le développement personnel.

 

François de Singly, professeur de sociologie, est directeur du Centre de Recherche en sciences sociales (CNRS-Université de Paris-V).