L'ENFANT DEPUIS LA PSYCHANALYSE

Geneviève Delaisi de Parseval
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QU'EST-CE QUE L'ENFANCE ?

 

Est-il besoin de rappeler que le concept d'enfance - en tant qu'âge spécifique de la vie séparé de l'état adulte - a considérablement évolué selon les sociétés et au cours des siècles? Certaines cultures comptent l'âge du bébé non à partir de sa naissance mais à partir de sa conception ; d'autres à partir des premiers mouvements in utero ; d'autres encore à partir du moment où le bébé reçoit un nom. C'est le seuil du début de l'enfance qui est en Europe débattu actuellement. En témoigne la difficulté de notre société à trouver, tant sur le plan philosophique que juridique, un statut distinct aussi bien à l'embryon - à moins douze semaines la mère en dispose comme elle le veut, mais a treize semaines, c'est un crime d'avorter -, qu'au foetus - on peut le supprimer à n'importe quel moment de la grossesse, y compris une minute avant la naissance si c'est pour une raison médicale, mais ce même geste devient un infanticide s'il est pratiqué juste après l'expulsion (Delaisi, 1997). Sur un autre plan d'analyse, témoignent de ce flou les tentatives quasi universelles de « bornage » ainsi que les variations temporelles que l'état d'enfant connaît d'une société à l'autre et à l'intérieur d'une même société (il y a quelques années, l'individu de dix-huit ans était en France encore considéré comme un enfant au regard de la loi).

L'état de bébé ne serait-il pas au fond le seul, mais dans des limites elles-mêmes élastiques, à constituer un moment irréductible ? En psychanalyste, Julian de Ajuriaguerra (1973) a tenté de décrire cet état spécifique et très bref de la vie d'un individu : « D'une manière paradoxale, nous pourrions dire que l'enfant n'est lui-même que lorsqu'il est incapable de le savoir, lorsque au cours des premières semaines de sa vie il exige que l'on réponde à sa demande [] lorsque, dans son omnipotence, il est repu de lui-même, lorsqu'il assimile l'autre non connu, lorsqu'il dévore sa génitrice, non incestueusement puisqu'il n'est encore le fils de personne, lorsque cette mère, qui n'est pas encore nommée par lui, n'est autre que lui-même.» Un regard sur l'histoire des idées montre qu'à l'exception de la parenthèse du début du XIX° siècle, sous l'influence de Rousseau et de Lamartine et de la mode de la « mignoterie », le traitement des enfants a été plutôt sombre, dans notre société, jusqu'au milieu du XX° siècle. Philippe Ariès en donnait ce commentaire : «Un historien psychanalyste américain, Lloyd de Mause (1974), a publié un gros livre, History of Childhood, où lui et ses collaborateurs montrent que les adultes n'ont cessé de s'acharner sur les enfants, de les tuer, de les torturer, de les sodomiser jusqu'à l'arrivée de la psychanalyse, avec une petite accalmie au temps des Lumières » (Ariès, 1979).

 

L'ÉTHIQUE DE L'ENFANT-SUJET

 

Ce n'est que très progressivement que l'influence de la psychanalyse a fait découvrir et respecter une nouvelle éthique : celle de « l'enfant sujet », fondamentalement différente de celle qui avait prévalu jusque-là. A partir de la décennie 1960, on commence à repérer dans les manuels de puériculture le thème de l'enfant-roi, du « merveilleux bébé » (transposition du His majesty the baby freudien). Représentation qui s'est ultérieurement cristallisée dans le slogan « Le bébé est une personne », véritable « prêt-à-penser » du statut de l'enfant à partir des années 1970. Parallèlement est venue des États-Unis une formule qui a fait florès, elle aussi largement reprise dans les représentations « grand public » : c'est le « tout se joue ayant... » (4 ans, 6 ans, etc.). Au cours des décennies suivantes (1980-2000), les capacités insoupçonnées de l'infans, « celui qui ne parle pas », ont été reconnues, de manière plus scientifique, par une discipline nouvelle, la psychiatrie du nourrisson. Un cap a dès lors été franchi : loin du « tube digestif » du XIXe siècle, le bébé est désormais considéré comme un « petit sujet compétent » dont les spécialistes (des pédiatres comme T. Berry Brazelton, et des psychanalystes comme Daniel Stern) vantent le savoir-faire dès la naissance et même dès la vie intra-utérine. Il nous semble en même temps assister en ce début du XXIe siècle à un glissement « vers l'amont » de la représentation de l'enfance, comme si l'on se dirigeait vers un statut de d foetus-déjà­-personne ». Le discours de l'éthique médicale en particulier se plait à percevoir un petit sujet dès le stade foetal. Selon l'expression du Comité consultatif national d'éthique (1988), le foetus peut être désigné comme «personne humaine potentielle ». La psychanalyse n'est d'ailleurs pas en reste de cet intérêt pour « l'amont » : en Italie, Alexandra Piontelli, influencée par les observations de bébés d'Esther Bick, psychanalyste anglaise, a travaillé sur l'observation directe des comportements spontanés de foetus dans leur milieu naturel, par la technique des ultrasons.

Ces nouveaux savoirs sur le bébé ont conféré à la prime éducation un rôle essentiel, soulignant fortement à l'adresse des parents la nécessité d'être, eux aussi, compétents, presque « experts » en parentalité. On voit ainsi pourquoi chaque société se doit de fournir un mode d'emploi très précis de l'usage du jeune sujet, en l'espèce un arsenal de méthodes de puériculture - de culture au sens propre du puer - qui visent à cultiver l'enfant, à l'empêcher de rester inculte, à le faire passer de l'état de nature à l'état de culture. La puériculture et, plus tard, la pédagogie du jeune enfant tendent à domestiquer cet être « sauvage » et inconnu, à le rendre plus proche en essayant de lui enlever son aspect potentiellement dangereux pour l'adulte (Delaisi de Parseval et Lallemand, 1979).

 

LES REPRÉSENTATIONS DE L'ENFANT EN PSYCHANALYSE

 

Lorsqu'on évoque les représentations de la psychanalyse sur l'enfance, on a sans doute trop vite fait de les considérer comme homogènes. La définition même de la psyché de l'infans a été théorisée de manière différente dès les successeurs de Freud. Et la compréhension de l'enfance reste un point où les divergences entre psychanalystes sont importantes. Comment Freud a-t-il vu l'enfant ? Le père de la psychanalyse est avant tout darwiniste, considérant d'abord le nouveau-né humain comme un maillon de la chaîne animale. Dans un texte de 1932, il s'est clairement exprimé sur les conséquences de la néoténie, « longue période durant laquelle le petit de l'espèce humaine se trouve dans une condition d'impuissance et de dépendance ». En raison du facteur biologique qui l'a nanti d'une existence intra-utérine plus courte que celle de la plupart des animaux, le bébé humain est, dit Freud, jeté en ce monde dans un état non achevé. Dans son style propre, Winnicott a formulé l'approche freudienne en ces termes (Winnicott. 1948) : « Le petit être humain est le seul organisme vivant qui émerge hors de la matrice dans son nouvel environnement de façon à la fois traumatique et prématurée. D'où la nécessité. pour la mère et/ou pour ses substituts, de dispenser des soins extensifs et étendus ». Assez étonnamment, il semble que personne, avant Freud. n'ait réellement théorisé les conséquences de la prématurité du nourrisson humain (fait, lui, évidemment connu), ni envisagé les innombrables vicissitudes que cette situation entraîne au sein des relations parents/enfant, tant dans leurs avatars normaux que dans leurs vicissitudes pathologiques.

Il est important de remarquer que lorsque les psychanalystes parlent de l'enfant, ce n'est pas toujours du même enfant qu'il s'agit. Avant leur intérêt pour l'observation directe, il était question d'un enfant mythique, d'un «enfant dans l'adulte» reconstruit à chaque séance à la lueur des fantasmes et du roman familial de l'analysant. A la différence d'autres grands spécialistes de l'enfance (tels Piaget ou Wallon par exemple), Freud en effet ne s'est pas appuyé, pour comprendre l'enfance, sur une observation directe des bébés, hormis les deux exceptions célèbres du jeu de la bobine avec son petit-fils, le célèbre fort-da, et du traitement - par père interposé - du petit Hans. Il a cependant encouragé ses premiers disciples à le faire (nombre d'analystes de cette époque out entrepris la cure psychanalytique de leur propre enfant...). Mais un des apports

majeurs de la psychanalyse sur l'enfance est d'avoir montré qu'il existe dans l'adulte un enfant. qui répète des situations et des expériences qu'il a vécues ou imaginées autrefois avec d'autres protagonistes et qu'il fait revivre ou rejouer - à son insu le plus souvent - à ses partenaires actuels. L'enfant et l'adulte sont donc plus proches l'un de l'autre qu'ils ne le croient. D'où la pertinence de ces lignes de la psychanalyste anglaise Paula Heimann, extraites de « Libres Propos sur les enfants et ceux qui n'en sont plus », soulignant la difficulté de la relation entre l'adulte et l'enfant : « Il n'y a qu'une fonction que puisse exercer un adulte quand il est avec un enfant, et qui ne nécessite aucune formation professionnelle, mais plutôt du bon sens et une expérience ordinaire de la vie : il faut qu'il empêche l'enfant de se faire du mal. Si « celui-qui-n'est-plus-un-enfant » a gardé un bon contact avec sa propre enfance, il sera en mesure d'arrêter l'enfant en train de se faire du mal, et cela sans l'humilier ni décourager sa capacité d'invention » (Heimann, 1979).

C'est Sandor Ferenczi qui, le premier, a mis en relief ce thème de l'enfant dans l'adulte. Dans des articles célèbres dont « L'Analyse des enfants avec des adultes » (1931) et « La Confusion de langue entre les adultes et l'enfant » (1933), il a montré comment un adulte pouvait s'attacher un enfant faisant de lui le spectateur forcé de son malheur. C'est ce qu'il a nommé le « terrorisme de la souffrance ». À sa suite, la descendance de l'école hongroise de psychanalyse a légèrement infléchi le modèle freudien de l'enfant. La pensée de deux auteurs contemporains, Nicholas Abraham et Maria Torok, analystes qui ont particulièrement réfléchi sur le statut de l'enfant, se sépare de manière intéressante de celle de Freud. Car malgré leur accord avec lui sur le rôle capital de la sexualité infantile, cette étape du développement libidinal n'apparaît plus chez eux comme la donnée initiale. Nicolas Rand - un des porte-parole de ce courant - commente de manière précise ce point de vue analytique quelque peu différent sur l'enfant : « Selon les théories d'inspiration freudienne, l'enfant est d'abord tout seul avec ses pulsions et ses désirs, plus ou moins incontrôlés, puis s'installe en lui un représentant du principe de réalité, d'où le dynamisme et la différenciation ultérieurs de son organisation psychique. Pour Abraham et Torok, au contraire, l'enfant est toujours déjà en groupe ; du point de vue psychique, il porte, il représente à lui seul le groupe familial tout entier » (Rand, 2001). Dans sa Préface à Thalassa, Nicholas Abraham avait souligné de manière claire la particularité de l'approche freudienne de l'enfant : « On sait comment. à partir du matériel fourni par le patient adulte, Freud a constitué un modèle ontogénétique des étapes affectives (dénommées génitale, phallique, anale, orale, voire ante-natale) de l'enfant du moins tel qu'il se survit chez l'adulte. L'enfant est une des hypothèses de base du travail analytique. L'individu se comprend à partir de ce modèle, comme résultant des conditions de vie faites à l'Enfant au cours de sa maturation » (Abraham, 1962). La majuscule donnée par l'auteur au mot « Enfant » souligne le côté théorique, abstrait, du modèle freudien, ce qui a précisément constitué un point d'achoppement aavec certains analystes des générations suivantes.

 

ACTUALITÉ DU MODÈLE FREUDIEN DE L'ENFANT

 

L'enfant de l'époque de Freud n'étant évidemment plus l'enfant d'aujourd'hui, il est logique de se demander si le modèle freudien, qui se conformait parfaitement à son temps, est toujours valable. Dans l'introduction à l'une des premières réflexions contemporaines de plusieurs psychanalystes sur ce sujet, Jean-Baptiste Pontalis (1979) résumait en ces termes l'enjeu du statut actuel de l'enfant : "La société adulte ne fera jamais assez preuve de sollicitude savante envers l'enfant. Non qu'elle célèbre, comme on le dit trop vite, le culte de l'enfant-roi ; car elle sait maltraiter les enfants physiquement et psychiquement comme une autre. Mais elle tend à faire de l'enfant sa cause. » La Convention des Nations unies sur les droits de l'enfant (1989) parait donner un exemple frappant de cette influence. Ce texte a probablement tiré les conséquences de la dynamique égalitaire de la philosophie des droits de l'homme, mais il semble tout autant fondé sur les découvertes de la psychanalyse, notamment sur la mise en évidence de la capacité des enfants de comprendre et de sentir. La conception de l'enfant « petit sujet compétent » en constitue un fil rouge. Dans la métapsychologie freudienne, rappelons-le, c'est l'enfant qui forge l'unité familiale en désirant la mère et en voulant évincer le père : c'est la vision freudienne de la théorie de la psycho-sexualité, dite aussi « complexe d'OEdipe ». Force est cependant de remarquer que les nouvelles déclinaisons de parenté, en particulier celles qui ont été créées à la faveur des techniques biomédicales l'assistance à la procréation, questionnent peu ou prou le modèle freudien. Que constate-t-on en effet au travers de ces nouvelles configurations familiales? On voit que ni la mère ni le père ne paraissent aujourd'hui nantis d'une identité stable: d'autres personnages que les parents peuvent en effet remplir des fonctions parentales. Il n'est par ailleurs plus établi de manière certaine que la mère soit irremplaçable : le père ou d'autres personnages maternels peuvent s'avérer aussi adéquats. On ne trouve plus enfin d'évidence de la maternité qu'on puisse opposer à l'incertitude de la paternité : cette dernière petit désormais se prouver par l'ADN, tandis que la maternité est parfois clivée entre trois personnes ou fonctions (la maternité génétique, la maternité gestationnelle et la maternité sociale). L'ancienne maxime du mater certa est parait désormais discutable, tout autant que celle du pater semper incertus (Delaisi de Parseval, 1981).

On pose souvent au psychanalyste la question du devenir de l'Oedipe dans les situations variées de pluriparentalité que vivent nombre d'enfants aujourd'hui. Il convient de rappeler schématiquement deux visions du complexe d'Oedipe. En distinguant l'Oedipe de l'époque de Freud, en adéquation avec la famille nucléaire, de sa déclinaison actuelle, davantage centrée sur la place du tiers qu'occupait autrefois, seul, le père entre la mère et son enfant. Ce tiers peut désormais être un autre parent que le parent géniteur et légal, voire un autre parent du même sexe; il arrive même qu'il soit incarné par la loi (le juge), ou encore par un référent social. L'essentiel se situe cependant, du point de vue métapsychologique, dans la triangulation, fonction structurante du psychisme humain. Or la clinique actuelle montre que, comme par le passé, le «noyau dur » de l'OEdipe semble transcender tant l'histoire que le vécu individuel.

Dans bien des domaines, on observe à quel point les acquis de la psychanalyse ont infiltré les représentations actuelles de l'enfance. C'est toute la société qui tend désormais à se proclamer puéricultrice, l'enfant étant devenu un capital précieux, peut-être même le plus précieux de tous. Mais si, à l'évidence, notre société confère à l'enfant une valeur extrême, presque sacrée, son statut reste cependant hautement fragile et ambivalent. Fragilité que l'on repère, on l'a vu, dès le stade embryonnaire, comme en témoigne le fait que près de 30% des conceptions se soldent actuellement par un avortement (Blayo, 1997). Un autre exemple de cette fragilité se fil dans la permanence des situations de maltraitant«. (« permanence » car en accord sur ce point avec Philippe Ariès l'époque actuelle ne semble pas « pire » que toutes les autres époques confondues). Maltraitance qui semble toutefois se situer, de nos jours plus qu'autrefois, dans le domaine sexuel : il y aurait davantage d'agressions sexuelles et «moins» de mises au travail précoces ou d'infanticides. C'est une hypothèse que nous fondons à la fois sur l'omniprésence du sexe dans la société mais également sur le phénomène contemporain d'une moindre affiliation de nombreux enfants à un noyau parental fixe, situ ilion qui entraîne pour certains d'entre eux une vulnérabilité plus grande. Il existe enfin une autre caractéristique contemporaine de la maltraitance qui « instrumentalise » tout particulièrement l'enfant. C'est celle qui met en cause les allégations d'abus sexuels, « arme » utilisée de plus en plus fréquemment par les mères (qu'elles soient de bonne ou de mauvaise foi) dans certains divorces conflictuels afin de tenter de discréditer, voire d'éliminer totalement le père. L'enfant étant plus que jamais dans ces situations un simple otage des conflits conjugaux (Delaisi de Parseval et de Parseval, 2000).

 

LE STATUT DE L'ENFANT DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE CONTEMPORAINE

 

Pour tâcher de débrouiller la complexité di statut contemporain de l'enfant. il peut être utile de se représenter la ou les théories qui existent dans toutes les sociétés sur le devenir-parent. On y trouve en premier lieu la représentation de tout un chacun sur la manière de procréer. Jusqu'à

maintenant cette théorie-là paraissait évidente. Mais un saut qualitatif a eu lieu depuis l'ère de la fécondation in vitro (début des années 1980) : la rencontre des gamètes mâles et femelles relève désormais davantage du savoir-faire des professionnels que de celui des parents ; quant à la conception, elle a lieu, en FIV, hors du corps de la mère. Les : _:iences biomédicales créent ainsi une nouvelle donne en proposant des réponses pour le moins incertaines à la question (lu statut de l'enfant. Statut bien complexe, par exemple, que celai des enfants conçus avec les gamètes de géniteurs (trices) additionnels et/ou anonymes. Ou encore de ceux qui sont passés, à l'état d'embryon, par la congélation (étape quasi obligée des protocoles de FIV qui produisent trop d'embryons pour être tous replacés), artifice technique aux conséquences inconnues dans la mesure où il modifie la temporalité, tant dans l'ordre des naissances que dans celui des générations (Delaisi et Verdier, 1994). Pensons également au statut de l'embryon in vitro (Fagot-Largeault et Delaisi de Parseval, 1989), susceptible d'instrumentalisation, sorte d'« électron libre» à la fois en raison de sa disponibilité et du fait qu'il se situe la plupart du temps hors du cadre d'un projet parental. Dans ce même registre, il existe un protocole qui, bien qu'exceptionnel, nous semble symptomatique d'une sensibilité contemporaine aux vicissitudes de l'exercice de la parentalité : c'est celui qu'il est convenu d'appeler - « l'enfant-médicament » ou «le bébé-docteur ». L'indication médicale est celle d'un enfant possiblement conçu afin de tenter de sauver un aîné malade et susceptible de recevoir une greffe venant d'un donneur compatible avec son système immunitaire. Les parents recourent alors à une fécondation in vitro dans le but de concevoir un cadet qui, après sélection à l'état d'embryon par un diagnostic préimplantatoire, pourra devenir donneur pour son frère ou sa soeur aîné(e). Le Comité d'éthique a donné un avis nuancé mais favorable à ce protocole et la récente loi bioéthique (votée en décembre 2003) a introduit un amendement prévoyant cette possibilité.

Outre les théories sur la manière de concevoir les enfants, chaque société possède ses représentations sur la façon de les « fabriquer culturellement ». La fonction des différents systèmes de parenté (patri-, matrilinéaires ou indifférenciés), ou de leur équivalent dans les sociétés développées (les systèmes juridiques de filiation), consiste à définir le rattachement d'un enfant à tel ou tel groupe d'adultes : ces montages socio-juridiques désignent les fonctions que peuvent ou doivent assumer certains individus (les parents) pour être considérés comme parents d'autres individus (les enfants). Or il nous semble percevoir à l'heure actuelle une sorte d'inversion du sens de la filiation. Alors que le système habituel indique clairement un mouvement « descendant », ce qui implique que le statut de l'enfant dépende de celui des parents (un enfant est situé dans la société comme « fils de »), tout se passe désormais comme si, dans certains cas, c'était l'enfant qui faisait et défaisait l'adulte, conférant le statut de parent à des sujets en mal d'enfant. La célèbre formule « l'enfant, père de l'homme » résume bien un tel renversement. Plusieurs situations contemporaines peuvent illustrer ce changement de polarité. Un exemple classique est celui de l'inscription à l'état civil des enfants adoptés qui sont considérés par la loi (1966) - et inscrits comme tels dans le jugement d'adoption - comme nés de  leurs parents adoptifs, ce qui revient à conférer de manière officielle une identité de parent naturel aux adoptants et à effacer l'existence des parents de naissance. Un autre exemple, plus récent (il date de l'une des lois bioéthiques votée en juillet 1994), est celui de l'état civil des enfants conçus par assistance médicale à la procréation avec donneurs de gamètes : comme les enfants adoptés, ils sont considérés par la loi comme le fruit d'une filiation charnelle de leurs parents, la participation des sujets humains qui ont donné leurs gamètes (appelés « donneurs ») étant, là aussi, totalement gommée. Dans de telles situations, qu'il s'agisse d'adoption ou de procréation médicalement assistée avec donneurs, il n'est pas interdit de se demander comment les enfants pourront élaborer, une fois adolescents ou adultes, le fait d'avoir été des « enfants thérapeutiques », des « enfants-prothèse » destinés à colmater les blessures narcissiques de leurs parents.

Ainsi, après les avancées considérables initiées par la psychanalyse quant au statut psychique de l'enfant, il convient d'être attentif en ce début de siècle, à certaines situations susceptibles de présenter un risque d'instrumentalisation. Il est prématuré d'y voir une régression, mais la question mérite d'être posée. À la lumière de la clinique de Ferenczi, la psychanalyse a appris à décoder les logiques de parentification dans lesquelles sont pris nombre d'enfants. Ferenczi, qui avait suivi de nombreux adultes ayant connu dans le passé une période troublée, avait écrit dans « L'Enfant mal accueilli et sa pulsion de mort » (1929) ces lignes qui donnent à réfléchir sur le contexte contemporain : « L'enfant doit être amené par une prodigieuse dépense d'amour, de tendresse et de soins à pardonner à ses parents de l'avoir mis au monde sans lui demander son intention, sinon les pulsions de destruction se meuvent aussitôt. »

Geneviève Delaisi de Parseval est psychanalyste.

Elle a notamment publié aux éditions Odile Jacob, La Part de la mère, 1997 et Roman familial, 2002, rééd. 2003.