HISTOIRE DE L'ENFANCE EN OCCIDENT

MARIE-FRANCE MOREL

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C'est à partir de 1960, avec la publication du livre pionnier de Philippe Ariès, L'Enfant et la vie familiale sous l'ancien Régime, que l'enfance devient véritablement objet d'histoire. Depuis lors, ses progrès ont été stimulés par les recherches contemporaines consacrées à l'enfant et à la famille. Les avancées actuelles des diverses sciences humaines qui travaillent sur ce thème débouchent souvent sur un désir d'histoire, qui incite l'historien à explorer les sources dont il dispose, en utilisant des problématiques issues d'autres disciplines (démographie, médecine, ethnologie, psychanalyse, sociologie). Malgré ces nombreux emprunts qui fécondent sa problématique, l'histoire de l'enfance doit garder sa spécificité : elle travaille à la fois dans le temps long, immobile, des permanences et dans la conjoncture courte qui lui impose de dater au plus près évolutions et ruptures. Notre époque lui offre le privilège de saisir sur le vif des mutations rapides dans un domaine où, pendant des siècles, les choses ont peu bougé. L'enfance autrefois était plus courte qu'aujourd'hui : c'était l'âge de l'innocence et de l'irresponsabilité, elle se terminait vers dix ou douze ans avec la mise au travail précoce. C'était aussi le temps de la dépendance matérielle et juridique qui pouvait durer fort longtemps puisque, en France, sous l'Ancien Régime, la majorité légale était de vingt-cinq ans pour les filles et de trente ans pour les garçons, ce qui signifiait que, jusqu'à ces âges, ils ne pouvaient se marier sans le consentement de leurs parents. Au sens large, l'histoire de l'enfance touche à bien des domaines : vie quotidienne, croyances, religion, éducation, apprentissage, travail, droit. Nous ne traiterons ici que de l'histoire de la première enfance, jusqu'à cinq-six ans, avant l'école, quand le petit est entièrement confié aux femmes.

 

DES SOURCES RICHES ET DISPERSÉES

 

Les enfants ont rarement laissé des traces directes de leur histoire : pour la reconstituer. il faut utiliser des témoignages divers qui émanent presque tous des adultes. Les plus quantitatifs sont les registres paroissiaux. tenus en France depuis le XVIe siècle et continués par l'état civil au XIX° siècle : la quasi-totalité des enfants y sont mentionnés par les dates de leur baptisme, mariage (s'il y a lieu) et sépulture. Depuis les années 1960, les historiens démographes, particulièrement novateurs en France, ont fait des relevés sériels de ces données pour établir des courbes saisonnières et annuelles des conceptions et des mortalités, des courbes différentielles de la mortalité selon les âges, et des évaluations de l'extension de la mise en nourrice autour des villes ; ils ont aussi développé la technique fine de reconstitution des familles qui permet, pour chaque couple constitué par un mariage, de savoir le nombre et le devenir des enfants, la fécondité de la mère, la durée de l'allaitement et son incidence sur la survie du nourrisson. Ces données sérielles, massives et souvent anonymes, peuvent être complétées, pour un certain nombre de familles privilégiées, par des sources plus qualitatives : généalogies sur plusieurs siècles pour les lignées aristocratiques (ou protestantes, avant la reconnaissance de leur état civil à la fin de l'Ancien Régime), livres de raison ou mémoires dans les milieux bourgeois ou nobles: Grâce à ces documents, souvent assortis de commentaires, on peut comprendre sur plusieurs générations comment l'enfant est accueilli, quels soins lui sont prodigués et comment les adultes vivent éventuellement sa mort. A cet égard, nous disposons maintenant de la publication scientifique d'un des plus beaux récits d'une enfance d'autrefois, avec le Journal de Jean Héroard, médecin du petit Louis XIII : texte unique qui nous renseigne au jour le jour, depuis sa naissance jusqu'à l'âge adulte, sur la croissance, les repas, les vêlements, les occupations, les bons mots d'un enfant royal qui ne ressemble à aucun autre.

Depuis l'Antiquité, les traités de morale, de pédagogie ou de médecine, qu'ils soient destinés au public savant ou au peuple, s'intéressent aux enfants : il faut les étudier dans la longue durée pour savoir comment ils se répètent et à quels moments ils innovent. Ils donnent en général le regard des élites culturelles sur l'enfance ; en hommes de savoir, leurs auteurs sont prêts à édicter des normes au nom desquelles ils condamnent les pratiques populaires de leur temps. Il faut les lire avec un certain recul et tenter de restituer la cohérence des gestes qu'ils critiquent. Dans les recueils de traditions populaires et de folklore, l'enfant est souvent présent, enserré dans des préceptes, tabous, rites, croyances et dictons. Dans les pratiques religieuses également (cérémonie du baptême, culte des saints, pèlerinages), l'enfant a sa place assignée, reflet des angoisses et des espoirs placés en lui par ses géniteurs. Les nécessités de l'administration et de la justice ont aussi laissé un certain nombre de sources indirectes : registres de mise en nourrice, comptabilités, délibérations et registres d'hôpitaux d'enfants trouvés, poursuites judiciaires concernant des conflit: familiaux, des avortements ou des infanticides. Documents massifs et austères, où l'enfant n'apparaît souvent qu'au détour d'une expression significative. Enfin, les textes littéraires et les témoignages artistiques (peintures, gravures, sculptures, pierres tombales, épitaphes), une fois replacés dans une évolution d'ensemble, permettent de saisir concrètement quelle place occupe l'enfant dans la culture des adultes.

Travailler sur l'histoire de l'enfance, c'est rassembler les données éparses de ces diverses sources pour restituer en un ensemble cohérent les comportements quotidiens envers les enfants et les valeurs dont ils sont l'expression. Malgré leur diversité et leur richesse croissante au fur et à mesure qu'on approche de l'époque contemporaine, ces témoignages restent parcellaires, plus fournis sur les enfants des élites que sur ceux du peuple, sur ceux des villes que sur ceux de la campagne.

 

MÉTHODES ET THÈMES DE RECHERCHE

 L'histoire des mentalités

L'évolution d'ensemble a été dégagée par Philippe Ariès en 1960. L'histoire de l'enfance ne peut se séparer de l'histoire de la famille. Du Moyen Age jusqu'au XVIIe siècle, dans le cadre de grandes maisonnées, où vivent des familles élargies, l'enfant n'a

guère de spécificité : il est perçu comme un adulte en réduction et on se soucie peu de protéger son innocence ou sa personnalité. Dans le meilleur des cas, on l'aime pour ses fantaisies comme un petit animal : c'est le « mignotage », dont certaines pages du Journal d'Héroard ou des lettres de Madame de Sévigné nous donnent une idée ; on voit les jeux et les facéties, souvent paillardes et impudiques, auxquels les adultes se livrent avec les petits enfants. Dans un tel contexte, la mort des plus jeunes est en général vécue avec fatalisme et détachement, du moins en apparence. A partir du XVIII°siècle, dans la bourgeoisie ou la noblesse éclairée, la famille change de structure : elle devient plus intime, plus étroite ; on la qualifie de « nucléaire », parce qu'elle est réduite au couple parental et à ses enfants. C'est en son sein que se produit la « découverte de l'enfance » qui est une grande mutation des comportements et des sensibilités : chaque enfant y est désormais un être unique et choyé ; il a des relations tendres, continues, privilégiées avec sa mère et souvent avec son père. Son éducation se fait attentive, inquiète et personnalisée : il ne s'agit plus de redresser les mauvais penchants qui caractérisaient l'état d'enfance dans les siècles passés, mais de préserver ce qu'il peut avoir en lui de spontané, d'innocent, d'unique. Ce nouveau courant qui s'inscrit dans l'optimisme de la culture des Lumières se manifeste par une abondante littérature administrative, morale, médicale et philosophique consacrée à l'enfance, qui culmine avec le succès de l'Émile de Jean-Jacques Rousseau en 1762. Outre la famille, l'école, qui contribue à façonner l'enfant, change aussi : l'étude des institutions scolaires

et de leurs règlements révèle, à partir du XVIIe siècle, la volonté des élites morales et intellectuelles de préserver l'innocence des enfants pour les éduquer selon les principes de la religion et de la morale. C'est ainsi que se structure peu à peu notre actuelle conception de l'enfance, séparée du monde des adultes par l'école et protégée par une famille plus restreinte et plus attentive.

On peut faire quelques critiques à la thèse défendue par Ariès : sa conception du «mignotage », sorte d'amour au rabais, est très discutable ; notre sentiment actuel de l'enfance n'est pas forcément une constante historique, à l'aune de laquelle nous pourrions apprécier les sentiments de nos lointains ancêtres, qui autrefois ont dû aimer leurs enfants de mille manières, souvent bien éloignées des nôtres. On peut aussi reprocher à Ariès de tout faire commencer à l'époque classique : dans la deuxième édition de son livre, il a tenu compte de cette objection et a reconnu que le Moyen Age était une période capitale pour l'évolution des attitudes envers l'enfant. Depuis, les médiévistes ont publié d'abondantes et passionnantes études qui prouvent que la découverte de l'enfance doit remonter au moins au XIII° siècle (et peut-être même avant). Enfin, Ariès étudie surtout le petit enfant qui va à l'école et se préoccupe peu du nourrisson ; et pourtant celui-ci a une histoire tourmentée, avec de notables variations dans l'accueil qui lui est fait : mise en nourrice, abandon, allaitement au sein ou au biberon sont des phénomènes majeurs, dont l'amplitude a varié au cours des siècles  qui ont influé sur sa survie. Pourtant, malgré ses imperfections et malgré son âge, le livre de Philippe Ariès reste toujours une référence, et la plupart des études ultérieures n'ont fait que développer les pistes documentaires qu'il avait frayées ou apporter des retouches à l'évolution qu'il brossait à grands traits.

 

LA DÉMOGRAPHIE HISTORIQUE

 

Cette discipline est une base essentielle pour tons les travaux historiques sur l'enfance. Elle a d'abord permis de quantifier l'énorme mortalité infantile d'autrefois : sur quatre enfants qui naissaient en moyenne dans chaque famille française au XVIIIe siècle, l'un mourait avant un an, un autre avant dix ars et deux seulement parvenaient à l'âge adulte, assurant tout juste le remplacement des générations. L'époque de la petite enfance, dans les siècles passés, est marquée au sceau du tragique : il naît beaucoup d'enfants, il en meurt beaucoup. Les sentiments des adultes face à ces naissances et ces décès répétés ne peuvent être les mêmes que dans nos sociétés parcimonieuses qui engendrent et perdent peu d'enfants. Une évolution se dessine cependant à partir de 1750 : la mortalité infantile (avant un an) baisse de façon lente et irrégulière (de 350 pour 1 000 dans les années 1690-1719, elle passe à 263 pour 1 000 dans les années 1750-1779) ; en même temps, dans les milieux dirigeants, on commence à pratiquer la contraception et les taux de fécondité baissent. Ces deux phénomènes sons contemporains de la grande mutation du sentiment de l'enfance au XVIII° siècle qu'Ariès a étudiée. Ils s'accentuent au XIX° siècle la contraception gagne tous les milieux sociaux et la mortalité infantile baisse, irrégulièrement d'abord, avec les effets de la vaccination antivariolique (découverte par Jenner en 1796), puis très fortement après 1880, avec la diffusion des autres vaccins et de l'hygiène pastorienne (en 1913, le taux de mortalité infantile est descendu à 126 pour 1000). L'explication de cette concomitance n'est pas simple : est-ce parce que les enfants mouraient moins que les parents ont décidé d'en procréer moins ? Ou est-ce parce qu'ils naissaient moins nombreux qu'on était plus attentif à leur survie ?

 

L'histoire de la médecine

L'histoire de la théorie et de la pratique médicale peut apporter une première réponse : les médecins, depuis l'Antiquité, ont beaucoup écrit sur la santé et l'élevage des petits. Ces textes sont d'une grande stabilité: jusqu'à la tin du XIX°siècle, ils restent

fondés sur la vieille théorie des humeurs de Galien qui voit dans la maladie un déséquilibre des quatre fluides qui composent le corps humain. Les thérapeutiques proposées consistent presque uniquement à faire sortir les humeurs viciées, à l'aide de vomitifs, purgatifs et diurétiques. souvent bien violents pour les petits corps affaiblis. La médecine du XVIIIe siècle ajoute à cet arsenal quelques produits nouveaux, comme les pommades au « vitriol blanc » (sulfate de zinc) pour guérir les plaies et les maladies de peau, l'ipécacuana contre les diarrhées, ou le quinquina (et plus tard la quinine) contre les fièvres. Au XIXe siècle, on utilise beaucoup le camphre, en raison de ses propriétés désinfectantes. Au total, cependant, les médecins sont bien désarmés devant les maladies infantiles, et ce ne sont pas les progrès de la médecine qui peuvent expliquer la baisse de .a mortalité infantile dès le XVIII° siècle. Pourtant, si les remèdes proposés sont en général peu efficaces, les sources médicales nous renseignent précisément sur la manière dont la maladie est vécue par l'entourage de l'enfant et sur les symptômes des maladies les plus courantes : troubles dus à la poussée des dents

et aux vers, dartres, eczémas, convulsions, diarrhées estivales, maladies pulmonaires hivernales, toutes souvent plus graves autrefois qu'aujourd'hui. Mais ce sont les maladies épidémiques qui fauchent le plus d'enfants : la rougeole et toutes les « fièvres pourpres », le typhus, la diphtérie ; seule lu variole a pu être jugulée par la vaccination à partir du XIXe siècle.

Faute de pouvoir guérir l'enfant malade, les médecins, à partir de 1750, font une place de plus en plus grande à la prévention de la maladie par l'hygiène : pour conserver un nourrisson en bonne santé, il faut renoncer à un certain nombre de conduites routinières et de préjugés séculaires ; l'enfant doit être nourri exclusivement de lait maternel, sans bouillies ; il faut le baigner tous les jours et ne pas l'emmailloter. Il est possible que le développement relatif de l'hygiène ait fait régresser, au XIXe siècle , certaines formes de mortalité infantile. Mais les médecins ont-ils vraiment été entendus ?

 

L' ethnohistoire

 

La médecine savante, assez suivie dans les villes dès le XVIIIe siècle, a sans doute eu peu d'influence dans les campagnes. Les ethnologues qui travaillent sur la culture paysanne traditionnelle insistent sur l'opposition qui existe entre la notion savante et positive d'hygiène et la conception populaire de prévention qui est ,plutôt de nature symbolique. Ainsi les bains recommandés par les médecins sont-ils contraires à toute une tradition qui fait de la saleté une protection contre la maladie et le froid ; de même le maillot, loin de gêner l'enfant comme le proclament les traités d'hygiène, est-il considéré comme nécessaire au façonnage de son corps inachevé à la naissance ; la bouillie n'est pas destinée, comme le croient les médecins, à gaver l'enfant pour qu'il ne crie plus : elle doit lui donner des forces et le rendre gras car, dans les milieux paysans, l'embonpoint est signe de prospérité. Le recours à l'ethnologie permet à l'historien de déchiffrer « en creux » les condamnations incessantes par les médecins des XVIIIe et XIXe siècles des pratiques des mères dans les milieux populaires. ( sont deux visions inconciliables du corps humain qui s'opposent ici : celle des médecins, bientôt partagée par l'élite noble et bourgeoise, se veut rationnelle et naturelle, tandis que celle des paysans, très ancienne (elle a été codifiée au Moyen Age par l'école de Salerne), voit dans le corps humain un microcosme où s'affrontent les forces bonnes et maléfiques à l'oeuvre dans l'univers. L'ethnologie, avec l'aide de l'archéologie pour l'Antiquité et le Moyen âge  permet aussi de mieux connaître l'environnement quotidien des enfants : vêtements (maillots, puis robes indifférenciées pour filles et garçons jusque vers quatre ou cinq ans), berceaux (toujours prévus pour le bercement et très petits, car le bébé emmailloté ne bouge pas), biberons et tétines (de formes variées, souvent peu commodes), appareils destinés à guider les premiers pas, jouets, comptines pour apprendre à parler, etc. En outre, en confrontant les pratiques attestées pour la France ancienne avec les grands textes d'ethnologie extra-européenne, on comprend mieux tout ce qui est profondément culturel dans nos coutumes séculaires. A cet égard, une des voies nouvelles de la recherche consiste à comparer l'évolution française de la famille et du statut de l'enfant à celle des autres pays européens et extra-européens. C'est le cas de l'Histoire le la famille, ouvrage dirigé par une équipe d'historiens et d'anthropologues : en nous montrant, dans le temps et l'espace, les formes multiples de l'accueil des enfants, ces études nous apprennent que notre famille moderne, réduite au couple avec un ou deux enfants, n'est qu'un des modèles  possibles de la perpétuation de l'espèce.

 

L'histoire sociale

 

Dans ses développements les plus récents, l'histoire sociale, combinée avec l'étude démographique des grandes villes, a bien mis en valeur deux phénomènes massifs qui excluent de leur famille un grand nombre d'enfants : la mise en nourrice et l'abandon. La mise en nourrice existe depuis l'Antiquité, mais elle a longtemps été le fait exclusif des familles du haut de l'échelle sociale. :Au XVIII° siècle, en France particulièrement, elle s'étend à toutes les couches de la société urbaine, y compris les plus populaires : à Paris, à la veille de la Révolution, plus de 90 % des nouveau-nés sont envoyés à la campagne, chez une nourrice, où ils restent entre un et deux ans, sans beaucoup de

contacts possibles avec leurs géniteurs. Les causes du refus d'allaiter sont complexes : pour la mère des classes aisées jouent les motivations esthétiques et le poids des obligations mondaines ; dans les milieux populaires, la nécessité d'un travail salarié ; pour le père, la volonté de reprendre rapidement le commerce sexuel avec sa femme. Le résultat est que les nourrissons sont pratiquement exclus des grandes villes françaises des XVIIIe et XIXe siècles. Peut-être est-ce en partie pour leur bien, pour les faire profiter du bon lait et du bon air de la campagne. Mais le bilan de la mise en nourrice est très lourd : de 25 à 30 % des bébés urbains meurent avant de revoir leurs parents. Certaines mères éclairées, à l'incitation de Rousseau et de médecins des Lumières, se mettent à allaiter elles-mêmes leurs enfants, mais elles n'ont jamais été qu'une élite très restreinte. Au XIXe siècle, la mise en nourrice reste toujours très pratiquée, avec, dans  les maisons bourgeoises, la variante de la nourrice « sur lieu », qui oblige une paysanne à venir vivre en ville pour allaiter, en laissant son propre enfant au pays.

Les abandons d'enfants connaissent également une hausse tragique au XVIIIe siècle (près de 7 000 à Paris en 1770). Les hôpitaux, mis en place au XVII° siècle, ont rarement les moyens suffisants pour les nourrir convenablement, et ils meurent presque tous dès les premiers mois. Comment expliquer l'ampleur de ce phénomène au moment même de la « découverte de l'enfance » ? On doit d'abord indiquer que ce ne sont pas les mêmes familles qui câlinent leurs petits enfants et qui les abandonnent ou les mettent en nourrice au loin. Mais, plus profondément, il est certain que l'abandon à l'hôpital constitue un progrès et un moindre mal par rapport à l'infanticide, qui était sans doute largement pratiqué dans les siècles précédents. Désormais, les parents reculent devant le geste fatal et donnent une chance au nouveau-né en le portant dans les hôpitaux qui, malgré leurs résultats désastreux, ont une réputation de philanthropie désintéressée. Certains parents manifestent même la confiance qu'ils font à l'établissement en expliquant, dans un petit billet attaché aux langes, les raisons impérieuses qui les ont obligés à se séparer du bébé et exprimant l'espoir qu'il sera bien traité ; ils comptent souvent pouvoir le reprendre quand leur situation matérielle sera meilleure. Preuve que l'amour des tout-petits existe aussi cher les plus défavorisés, même s'il prend des formes déroulantes pour nus sensibilités modernes.

 

L'histoire psychanalytique

L'application de la psychanalyse à l'histoire de l'enfance conduit à se demander quels types d'adultes les pratiques anciennes de prime éducation pouvaient façonner. Des historiens anglo-Saxons (David Hunt et Lloyd I)e Mause) ont ainsi tenté de lire les textes du passé en leur appliquant les hypothèses d'un disciple américain de Freud E. H. Erikson : celui-ci ne s'intéresse pas seulement à la biographie personnelle des individus (en distinguant, comme Freud, les trois stades de la formation de la libido: oral, anal et génital), mais aussi à la société des adultes qui les a conditionnés dans leur enfance et aux types de contraintes qu'elle leur a imposées. Ces éludes se concentrent toujours sur les mêmes détails, considérés comme fondamentaux dans nos sociétés contemporaines et qui étaient. en fait  peu importants dans les sociétés du passé : modes d'alimentation, apprentissage de la propreté, châtiments corporels, éducation de la sexualité. Les textes qui permettent une élude psychanalytique suivie sont assez rares, et c'est presque toujours le journal de l'enfance de Louis XIII qui est mis à contribution. malgré la prudence qui s'impose quant à sa représentativité pour tous les enfants d'autrefois. Il en ressort que les nourrissons étaient considérés comme de petits animaux, voraces et dangereux pour les adultes, si bien qu'ils étaient systématiquement sous alimentés par leur mère ou leur nourrice;  si l'apprentissage de la propreté se faisait de façon peu contraignante dans un monde où chacun se soulageait où il pouvait, en revanche, les adultes étaient très anxieux de voir les enfants vider leurs intestins régulièrement et leur imposaient fréquemment purgatifs et lavements, malgré les terreurs que cela pouvait provoquer chez certains : les châtiments corporels étaient abondants (quoique plus fréquents en Angleterre qu'en France), car ils étaient considérés comme indispensables pour mater la mauvaise nature des enfants. Quant à l'initiation à la sexualité, elle était tantôt libérale, tantôt répressive, ce qui était totalement déroutant pour l'enfant au stade génital ; d'autre part, la résolution du complexe d'OEdipe devait être difficile quand la figure maternelle était dissociée en deux personnes, la mère et la nourrice. Ainsi, la prime éducation d'autrefois apparaît comme une période de contrainte, où les désirs des enfants s'opposaient sans cesse aux interdictions des adultes. Parents et éducateurs reproduisaient d'u,le génération à l'autre une éducation contraignante et dol e, d'où semblait bannir toute dimension d'amour ou de jeu. En fait, ce schéma explicatif rigide rend mal compte de la complexité des réalités affectives et sociales qui entrent en jeu dans toute entreprise de prime éducation.

 

L'histoire sociologique

 

L'apport de la sociologie a été également déterminant pour la recherche sur l'histoire de l'enfance : les sociologues contemporains, confrontés à la crise de la famille, à la survalorisation de l'« enfant-roi » et aux effets de la baisse de la natalité, ont cherché dans l'histoire les prémisses ou les causes des évolutions actuelles. Ainsi, Luc Boltanski, qui a effectué dans les années 1960 une enquête en milieu ouvrier sur les modes d'élevage des petits enfants, a été conduit, par une démarche régressive, à étudier la mise en place des normes actuelles de puériculture au XIXe siècle, à travers les manuels destinés aux écoles et aux mères. II voit se mettre en place une puériculture médicalisée et contraignante dans les années 1890, au moment même où les découvertes de Pasteur sur l'asepsie et l'antisepsie donnent aux médecins un pouvoir immense et une autorité incontestée. Pourtant, cette nouvelle puériculture n'a rien de « scientifique » en soi ; c'est un ensemble de règles hétéroclites et diversement datés : bains quotidiens et lavage des mains, recommandés par les médecins depuis la fin du XVIII siècle ; tétées à heures fixes et apprentissage précoce de la propreté, hérités de la morale bourgeoise du XIX° siècle ; stérilisation du lait et des biberons selon les règles de la nouvelle hygiène pastorienne. Un « lobby » médical se constitue qui s'efforce, avec l'aide des pouvoirs publics et des institutions scolaires, d'imposer ces nouvelles normes à toute une population prolétaire, fraîchement débarquée en ville, depuis l'exode rural massif. Les règles de la nouvelle puériculture médicalisée ont été reçues inégalement selon les classes sociales : les classes supérieures les ont bien acceptées, à cause de leur goût pour la nouveauté et de leur familiarité avec le monde médical : les classes moyennes les ont également bien intériorisées, parce que leur éthique personnelle avait de nombreuses affinités avec l'ascétisme d ces règles. En revanche, pour les mères des classes populaire,  elles entraient en concurrence avec des croyances ou des habitudes anciennes ; ces femmes ont fini par forger à leur propre usage une pratique « bricolée », incohérente aux yeux des médecins, faite d'emprunts hétérogènes aux traditions anciennes et aux nouveaux préceptes médicaux : par exemple, encore dans les années 1960, elles n'en font qu'à leur tête, utilisant certains préceptes et en négligeant d'antres (en stérilisant le lait et l'eau de coupage, mais pas les biberons, par exemple).

Malgré sou intérêt, l'approche sociologique se révèle ici un peu courte et trop systématique.  Il faut  aller plus ayant dans l'étude historique qui permet de comprendre comment s'est effectuée peu à peu, à partir de 1890, la médicalisation de la petite enfance. C'est ce qu'a fait Catherine Rollet : démographe de formation, elle s'est intéressée aux causes de la baisse sensible de la mortalité infantile à partir de la fin du XIX° siècle. Elle a été amenée à étudier non seulement les textes normatifs, médicaux, , religieux, éducatifs et législatifs. mais aussi les archives des nombreux organismes ou institutions mis en place pour protéger mères et enfants (inspections départementales, comités de protection, consultations de nourrissons, bureaux d'hygiène, « gouttes de lait» pour distribuer du lait stérilisé de bonne qualité) A partir de ces sources très variées, on voit comment les vieilles habitudes résistent et par quels canaux différents progressent lentement, sur le terrain. des pratiques qui assurent une meilleure survie des petits.

 

L'INTÉRÊT DES IMAGES

 

L'iconographie constitue un apport indispensable à l'histoire de l'enfance et. depuis Ariès, tous les ouvrages qui lui sont consacrés présentent des illustrations. Cependant, la plupart du temps, l'image est annexe ou redondante par rapport au texte et

n'est pas utilisée comme une source à part entière. Il semble aller de soi qu'un tableau représentant un enfant au XVIe ou au XVIIe siècle signifie la même chose qu'une photographie de bébé au XXe siècle. On ne se préoccupe guère du statut de la représentation de l'enfance autrefois. Or, pendant de longs siècles, le seul enfant représenté dans l'art a été l'enfant Jésus : à la fin du Moyen Âge, dans les manuscrits, les peintures et les sculptures, on le voit apparaître dans les postures moins hiératiques, plus familières ; l'enfant sacré ressemble plus à un vrai bébé, avec ses proportions gracieuses et ses petites mines ; il joue avec une fleur, un oiseau ou le sein de sa mère. On a le sentiment que les artistes ont observé autour d'eux les mères et leurs nourrissons et se sont efforcés de rendre au plus vrai les relations de tendresse qui les unissent. En réalité, il faut se garder de croire que l'enfant sacré témoigne pour tous les bébés de son temps, car de puissantes contraintes théologiques régissent les représentations de l'enfant Jésus, comme le montre le livre très suggestif de l'historien d'art américain Léo Steinberg. A partir des nombreuses recommandations pratiques que les commanditaires dictaient aux artistes, il a montre que ceux-là n'étaient pas du tout libres de l'iconographie des tableaux religieux, car l'art sacré devait clairement contribuer à  enseigner aux fidèles des vérités théologiques. Ce qui est en jeu dans la représentation de l'enfant Jésus, c'est le mystère de l'Incarnation. En montrant le sexe du bébé, en le représentant en train de téter ou de jouer, les artistes doivent signifier que le Christ était dès son enfance un vrai homme, avec ses besoins, ses peines et ses joies. Ce qui nous emmène bien loin des bébés ordinaires qui n'étaient pas, en particulier, toujours nus comme l'enfant divin. Nous le savons bien d'ailleurs par d'autres sources, qui insistent beaucoup sur la sensibilité extrême du nourrisson  au froid.

Autre exemple de l'utilisation des images : la peinture hollandaise du XVII°e siècle abonde en illustration de l'intime et de la vie domestique. Les enfants sont souvent présents dans les intérieurs paisibles ou dans les repas de fête, et l'on a pu être tenté d'en conclure qu'ils étaient très choyés, dans une société qui leur aurait fait une place un peu comparable à celle que nous leur faisons. Ici encore, il faut se garder de prendre ces représentations au premier degré: on a affaire à un type de tableau bien particulier qui est la scène de genre, avec son public et ses acheteurs. Son but est de distraire et d'orner la demeure, mais ses intentions cachées sont de moraliser la vie sociale. La plupart des tableaux hollandais sont ainsi des. illustrations de proverbes, comprenant une morale ou une mise en garde, dont nous avons aujourd'hui perdu la clé. Dans ce contexte, le petit enfant, parfois associé aux bulles de savon, signifie souvent la légèreté, l'inconstance, la folie, bref, la vanité des choses matérielles, auxquelles il ne faut pas s'attacher si l'on veut vivre paisiblement et faire son salut dans l'autre monde. On est loin de notre moderne sentiment de l'enfance.

Partie de questionnements souvent très contemporains, l'histoire de l'enfance s'efforce, en faisant appel à tous les documents possibles, de comprendre, de l'intérieur, la raison d'être de pratiques qui nous paraissent aujourd'hui déroutantes. Plus que tout autre type d'histoire, elle doit se garder de l'anachronisme ou du jugement subjectif. C'est ainsi qu'elle a été le lieu de débats passionnés à propos de la manière dont on aimait les enfants autrefois. Pour l'historien américain Edward Shorter, l'amour maternel, pleinement conscient et responsable, serait, comme la famille nucléaire qui le conditionne, une invention de notre époque contemporaine. Auparavant. c'est-à-dire jusqu'au XVIII° siècle au moins, les mères faisaient tout pour se débarrasser de leurs bébés de manière détournée : en les abandonnant, en les mettant en nourrice, en les gavant de bouillies, en les emmaillotant trop serré. Cette thèse, qui a eu grand succès chez des polygraphes de faible culture historique, est d'ordinaire argumentée à l'aide de textes qui sont tous écrits par des hommes souvent médecins ou administrateurs, posant un regard extérieur et critique sur les pratiques maternelles populaires. On peut ne pas être d'accord avec cette thèse et s'efforcer au contraire de comprendre « en creux » des comportements qui ont leur rationalité et qui peuvent exprimer un amour différent du nôtre . En matière de sentiments, il faut bien se garder de juger nos ancêtres à l'aune de notre sensibilité contemporaine, du moins pouvons-nous supposer que les enfants ont toujours été aimés, d'une manière ou d'une autre, sinon ils n'auraient pas survécu. A certains moments, les mères et les nourrices du peuple sont les seules à les aimer, et ces sentiments des humbles laissent peu de traces dans nos sources ; à d'autres époques, l'élite dominante et cultivée s'intéresse à son tour aux enfants et ceux-là apparaissent en force dans les texte et les témoignages. Ce sont ces époques, récurrentes dans l'histoire depuis l'Antiquité, qui nous apparaissent rétrospectivement comme des périodes de «.découverte de l'enfance ».