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Voici quelques notes extraites de Illettrisme et rapport à l'écrit,
Yvonne Johannot, PUG. 1994, pages 114-122 (notes prises par Claire Féliers)

 

A propos de la lecture et des faibles lecteurs, elle développe l'idée que les implicites culturels liés à la pratique de la lecture bloque la lecture elle-même :

« Alors pourquoi se priver [de lecture] si on sait lire ? La réponse serait-elle simplement qu'on lit mal ? Mal, au niveau de la technique ou du choix des textes ? On choisit mal, selon des critères qui ne sont pas ceux de la culture « au sens classique du terme » ? Et si, à cause de ce mauvais choix, on avait un plus grand plaisir ? La question ainsi posée ne dévoile-t-elle pas le brouillard dont on l'entoure ? N'est-ce pas laisser supposer que la lecture étant l'attribut essentiel de la «culture au sens classique du terme», ne pourrait qu'y mener ? Or tout ce qu'on sait sur la lecture et sa pratique, sur l'illettrisme, prouve que cela est faux. Si cela était, comme le nombre de gens en France qui maîtrisent bien la lecture ne cesse d'augmenter, il y aurait sans cesse consolidation de «la culture au sens classique du terme»; l'ouverture au patrimoine culturel ne cesserait d'aiguiser l'appétit des lecteurs - et peut-être que vendre du livre deviendrait rentable... En d'autres termes, le problème serait résolu.

C'est peut-être bien de le poser de cette manière qui empêche de le résoudre. Qui confond une maîtrise technique apparemment indispensable dans le monde contemporain, et l'adoption de l'écrit comme moyen de communication prioritaire parce qu'il serait « la condition d'accès aux autres pratiques culturelles », c'est-à-dire à tout ce qui nous ouvre au monde extérieur, refuse de voir que l'une et l'autre ne sont pas du tout connectées sur le même trajet. En « sauvant » l'une, on ne « sauvera » pas l'autre car cette « autre », cette « culture au sens classique du terme» c'est bien moins une appropriation de l'écrit qu'une vision du monde, un rapport à l'espace et au temps qu'il a symbolisé si fortement, avec un tel succès qu'il devient difficile de les dissocier'.

Je dis cela sans reproche (de quel droit ?), sans ironie non plus. Car voir un monde auquel on a appartenu se déliter est source de souffrance - que l'on soit mineur ou paysan, artisan ou «littéraires».. C'est l'assise même des relations sociales qui est détruite, remplacée par un vide - aussi longtemps que quelque chose de nouveau n'est pas reconstruit -, vide qui, pour l'individu, se traduit par l'angoisse d'une réelle solitude. Ce que nous inculque la société dans nos rapports avec ce qui nous entoure va servir de dalle coulée dans le symbolique sur laquelle chacun va construire sa personnalité. Mais si, au départ, chez ceux-mêmes auprès desquels s'originent ces rapports, il y a doute ou rejet sur la nature de ceux-ci, alors apparaît La misère du monde comme le dit l'équipe réunie autour de Bourdieu. C'est bien à ce point­ là de déséquilibre que se situent des modifications profondes affectant le rapport à l'espace et au temps. Ce rapport dans les cultures primitives, est resté extraordinairement fidèle à lui-même. C'est lui qui, dans notre culture, a affirmé sa pérennité dans notre rapport à l'écrit, même si, depuis la Renaissance, il n'a cessé d'osciller entre de nouveaux points de référence. C'est peut-être là qu'il cède aujourd'hui.

(...)

 

En mêlant dans la même réflexion, la lecture, son apprentissage, ses modes d'utilisation, et l'aide à apporter à des populations en difficulté. confrontées à des problèmes aussi bien économiques que sociaux, on a voulu faire de l'appropriation de la lecture la condition de l'intégration sociale ; on a ainsi laissé dans l'ombre ce que la lecture avait signifié au niveau culturel, ce dont était porteur le discours qui la concernait et la multiplicité des causes qui avaient pu engendrer une impossibilité d'intégration.»

 

.(.)

 

Dans les années 80, on commence alors à se poser alors des questions sur la lecture : qu'est-ce que la lecture ? Comment s'approprie-t-on un texte par la lecture ? Que peut-on dire de ces différentes manières d'appropriation ?

« Roger Chartier a mis en évidence dans plusieurs de ses écrit (cf Pour une sociologie de la lecture. Cercle de la librairie, 1988) la tension qui se joue autour du livre entre un éditeur_ un auteur et un lecteur. Les deux premiers cherchent à ce que le texte soit compris sans écart possible à leur volonté prescriptive visant à instaurer un ordre ; le lecteur, lui, se garantit toujours une marge de liberté pour interpréter un texte à sa façon. Il a insisté sur la « supposée insignifiance » de l'inscription matérielle formelle qui pourtant produit des significations différenciées. De même qu'une bonne t\pographie est celle que l'on ne

' C'est moi qui souligne remarque pas mais qui favorise la lisibilité, la forme doit inconsciemment influer sur le sens donné au message. Si un tel point de vue, qui nous paraît très éclairant, est apparu si tardivement dans l'histoire du livre et oblige le chercheur à réactualiser les textes selon les dispositifs présidant à leur interprétation, c'est bien parce qu'il a fallu en garantir la monosémie. Envisager qu'il y a plusieurs manières de lire et qu'elles manifestent des différences sociales, revendiquer la liberté du lecteur à organiser sa propre interprétation, c'est casser avec une certaine idée monolithique et ô combien rassurante du texte écrit, c'est casser aussi avec une image de l'auteur qui enseigne un message de vérité. Et pourtant, comme cette vision des choses permet mieux d'approcher dans sa complexité tout le phénomène de la lecture autour duquel s'organise une symbolique culturelle ! Car ce qui a marqué notre culture, ce n'est pas tellement que seule une catégorie très minoritaire de la population ait eu réellement recours aux textes fondamentaux et à la lecture pour organiser sa pensée, catégorie toujours proche des auteurs eux­mêmes, c'est qu'elle ait su imposer la même représentation de l'écrit et du livre à ceux qui ne faisaient pas partie de son monde et, par là, garantir son pouvoir.

Lorsque Martine Poulain écrit : « La lecture, pourrait-on dire, n'existe pas. Mais des lectures. Mais des rencontres toujours instables, toujours différentes, entre les textes, des lecteurs et des situations de lecture ». elle marque combien toute appropriation d'un tex-te est conditionnée par ce qui « y prépare, y conduit, la prolonge ou l'annule. » (Pour une sociologie de la lecture)

 

Donner du sens, c'est toute une opération dans laquelle le décodage de l'écrit ne représente qu'un élément. Nous sommes tous des illettrés par rapport à certains textes auxquels nous sommes incapables de donner sens, soit parce qu'ils dépassent nos possibilités de compréhension, soit parce qu'un état de fatigue ou de préoccupation nous empêche de mobiliser notre attention sur ce travail intellectuel qui ne tolère pas de distraction. II existe donc de multiples seuils de compétence dans la lecture ; leur franchissement, une fois acquise une connaissance de base, tient beaucoup plus au développement de l'ensemble des capacités intellectuelles et logiques qu'à la seule maîtrise technique de la pratique. Les interrogations autour de l'illettrisme ont mis en lumière l'existence de ces seuils de compétence. L'incapacité de l'école à permettre à l'ensemble des écoliers de les franchir met moins en cause la déficience de méthodes pédagogiques que la connaissance réelle des conditions qui peuvent assurer les motivations à l'apprentissage, le traitement et la mise en mémoire des informations recueillies, mais aussi la concordance entre une représentation du monde qui passe par l'écrit et la façon d'aborder la réalité, la façon de se situer soi-même dans cet l'environnement.

Yvonne Johannot remarque que pour des o cognitivistes » le rôle du contexte est primordial dans la construction du sens (contexte : c'est l'environnement phrastique du mot). Dans une toute autre perspective se situent les sociologues.

1. Sous l'angle de la psychologie cognitive (science expérimentale):

Joël Pynte, par exemple (... ) distingue dans la lecture d'un mot «une phase d'identification (accès à une entrée lexicale) et une phase d'interprétation (assignation d'une signification) » ; il insiste sur le fait que la signification d'un mot n'est pas tout entière contenue dans le lexique mais que les éléments provenant de celui-ci doivent être combinés avec des éléments extérieurs au lexique, qui constituent le contexte. Le sujet aurait tendance à choisir une interprétation compatible avec le contexte. »

Complexe combinaison lexique / contexte :

 

« Au cours de la phase d'identification. Pynte propose de distinguer une phase de sélection et une phase de vérification. Le «contexte » pourrait intervenir dès le niveau de vérification perceptive, constitué par la sélection des entrées lexicales. Ne serait soumis à vérification que ce qui est compatible avec le conte-le. Les contraintes contextuelles ne concerneraient à ce niveau que des aspects superficiels de l'énoncé : structures syntaxiques et prosodiques. L'interprétation sémantique pourrait s'appuyer, en partie, sur ce premier traitement de la représentation du stimulus qui a permis une mise en mémoire à court terme de la forme de surface. »

 

Importance du rythme de lecture :

 

« L'auteur note également que les lecteurs rapides semblent maintenir différentes interprétations d'un item ambigu, alors que les lecteurs lents opéreraient un choix beaucoup plus tôt. Nous ajouterons qu'ils sont, en effet, incapables de garder suffisamment longtemps en mémoire à court terme un grand nombre de mots, en raison même de leur lenteur à les décoder; ce qui expliquerait pourquoi les lecteurs rapides semblent mieux à même de réaliser une interprétation riche sémantiquement. >>

2. Sous l'angle de la sociologie :

 

« Au contraire, pour un sociologue, il sera constitué par toute une représentation du monde préalable à l'apprentissage qui va avoir une influence jugée primordiale sur l'interprétation...

Les travaux en science expérimentale sont si difficilement utilisables pour une réflexion sociologique qui cherche justement à tenir compte de tous les paramètres que l'expérimentateur a soigneusement éliminés ! Des clivages infranchissables apparaissent entre ceux qui se penchent sur l'acte de lecture. Comment trouver un langage commun, respecter la rigueur scientifique sans s'enfermer dans le carcan de ses limites ? Ces clivages sont sans doute un des drames de la recherche contemporaine qui met en cause l'avenir même de l'Université. »

 

Conclusion :

 

« Le moyen de communication qu'est l'écrit, qu'est-ce que cela sous-tend ? Qu'est-ce que cela demande préalablement à l'apprentissage de la lecture-écriture ? Quelle influence joue-t-il sur la culture, sur la façon même de penser ? La réflexion dans ce domaine est encore embrvonnaire ; elle se heurte à des tabous liés à la nécessité, pour une culture, de maintenir dans le non-dit, dans l'inconscient collectif, certaines valeurs qu'elle considère comme fondamentales dont l'arbitraire ne peut être dévoilé sans risque. Nous avons tenté ici d'aller plus loin dans ce désir de mettre à nu cet arbitraire.

Car c'est dans une conception claire de la complexité même de l'acte de lecture et de l'utilisation d'un support tel que le livre, si lourdement symbolique, que nous parviendrons à mieux dégager les raisons du désinvestissement par rapport à l'écrit. Faire l'économie de ce trajet-là, c'est vouer à l'échec ce qu'on appelle - à tort - « la lutte contre l'illettrisme ». C'est peut-être même - ce qui est encore plus grave - empêcher que l'édition conserve, dans notre culture, la spécificité inégalable de ce moyen de communication.

L'écriture et la lecture sont, par nature, des travaux lents, à effectuer en profondeur, qui ont besoin de temps pour prêter l'oreille à leur propre écho. Ce sont des travaux déclenchant des ondes qui ont besoin d'espace pour se propager. Les problèmes concernant le désinvestissement par rapport à l'écrit sont directement liés à ceux de l'illettrisme. Ils sont liés aussi au vertige voulant entraîner dans la pathologie de notre conception du temps un moyen de communication dont les qualités essentielles sont d'y résister.

Pour se rendre compte à quel point ce problème n'est pas celui d'une population plus ou moins marginale, mais bien celui de notre culture tout entière, il nous faut apprendre à décrypter l'acte de lecture, les formes de sa pratique, les signes dont il est porteur, afin de mieux apprécier ce qu'il représente. »