PH Meirieu. 
Faire l'école, faire la classe
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ESF éditeur, Paris 2004

1) L'École :
Principes pour une institution

Principe n° 1:
L'École n'est pas seulement un service, c'est aussi une institution

Principe n° 2 :           
Dans une démocratie, les principes fondateurs de l'École ne peuvent être trouvés que dans les conditions de possibilité elles-mêmes de l'exercice démocratique

Principe n° 3 :
L'institution scolaire n'existe, aujourd'hui, que si ses acteurs incarnent au quotidien les principes qui l'inspirent     

Principe n° 4:
La mission fondatrice de l'École est de transmettre aux jeunes générations les moyens d'assurer, tout à la fois, leur avenir et l'avenir du monde

Principe n ° 5 :
La spécificité de la transmission scolaire est de s'effectuer de manière obligatoire, progressive et exhaustive

Principe n° 6 :           
L'histoire de l'École et de la pédagogie témoignent de l'ambition des hommes de n'exclure personne du processus de transmission     

Principe n° 7 :
Dès lors qu'elle est portée par un objectif d'universalité, l'École se définit non comme un espace privé, mais comme un espace public

Principe n° 8 :           
Dès lors qu'elle est portée par un objectif d'universalité. L'École n'est pas compatible avec la recherche d'une quelconque homogénéité, qu'elle soit idéologique, sociologique, psychologique ou intellectuelle        

Principe n°9 :
Pour faire exister un espace public dévolu à la transmission des connaissances, l'École doit suspendre la violence et la séduction pour placer l'exigence de justesse, de précision et de vérité au cœur de son fonctionnement

Principe n° 10 :
Pour faire exister un espace public dévolu à la transmission des connaissances. l'École doit suspendre les contraintes de la production et considérer qu'il est toujours plus important de « comprendre » que de «réussir»

Principe n° 11 :
Parce que « comprendre » est plus important que « réussir », l'École est un lieu où l'on doit pouvoir se tromper sans risque

Principe n° 12 :
L'École doit être à elle-même son propre recours

Principe n° 13 :
Laïque, l'École contribue à délivrer ceux qui la fréquentent de toutes les formes d'emprise sur les esprits

Principe n° 14 :
 École de la République, formant les citoyens d'un État démocratique pour un monde solidaire, l'institution scolaire doit conjuguer intégration, émancipation et promotion de l'humanité dans l'homme


2 Grille d'observation et de régulation des pratiques de classe

Repères pour la pratique de la classe

Questions pour aider à l'observation,à l'analyse et à la régulation de la classe

Repère n° 1 : Afin de permettre à chacun d'apprendre, la classe est organisée comme un«espace hors menace ».

- Quelles garanties sont données aux élèvesµ
pour qu'ils puissent prendre le risque de chercher, de faire des hypothèses, de s'engager dans des activités qu'ils ignorent sans risquer la moquerie, une évaluation-sanction ou, simplement, de perdre la face ? Qu'est-ce qui matérialise concrètement, dans la gestion du cadre, que la classe est un « espace hors menace » ?

Repère n° 2 : Dans la classe, les temps et les lieux sont spécifiés et correspondent, à la fois, à des activités à mettre en oeuvre et à des comportements attendus clairement identifiés.

- Comment est géré par le maître et précisé aux élèves le déroulement de la classe? Qu'est-ce qui marque les scansions et les ruptures? Quels sont les rappels qui ponctuent et vectorisent le temps scolaire ?

Repère n° 3 : L'articulation des temps et des lieux fait l'objet de rituels qui permettent de faire émerger les postures mentales exigées des élèves.

- Quels rituels précis sont mis en place en fonction des activités proposées et des attentes identifiées de l'enseignant?

Repère n° 4 : Les postures mentales exigées des élèves sont déterminées à partir du travail qui leur est demandé.

-Les élèves savent-ils précisément ce qui est attendu d'eux, à l'occasion de chaque activité, sur le plan du type d'attention et d'activité mentale qu'ils doivent développer? Comment est présentée cette information ?

Repère n° 5 : Le travail, dans la classe. s'effectue sur des objets. Un objet est « objet de savoir » dans la mesure où il résiste à la toute-puissance de l' imaginaire, se constitue comme une réalité extérieure au sujet et lui permet de s'exprimer « à son propos »

-Existe-t-il des formes d'échange au sein de la
classe qui permettent de distinguer clairement
«ce dont on parle » de « ce qu'on en dit ». La recherche de la vérité objective ou droit légitime à exprimer un point de vue personnel?

Repère n° 6 : La présence et l'arbitrage des objets permettent de dépsychologiser la relation pédagogique; ils lestent les conflits d'opinions et confèrent à la parole du maître sa véritable autorité.

- Met-on en place des situations de travail dans lesquelles les élèves sont amenés à faire appel à un dispositif de vérification expérimental ou documentaire pour trancher dans un débat?

Repère n° 7 : La classe est un lieu où le statut d'une parole n'est pas relatif au statut de celui qui l'énonce.

– Le maître se place-t-il lui-même en situation
de recherche exigeante à l'égard du savoir qu'il enseigne et prend-il soin de situer les connaissances qu' il enseigne dans le cadre historique de leur émergence et de leur construction?

Repère n° 8: La vie de la classe est en permanence référée aux apprentissages et ces derniers préparés et organisés parle maître.

- Les objectifs d'apprentissage sont-ils toujours précisés au regard des activités proposées et vice-versa?

Repère n° 9 : Le travail demandé est explicité par des consignes dont la clarté et la précision conditionnent la réussite des apprentissages proposés.

- Les consignes font-elles l'objet d'une préparation minutieuse? Y a-t-il des exercices systématiques de reformulation ? Leur compréhension est-elle toujours bien vérifiée?

 

 Repère n° 10: Les consignes renvoient toujours, d'une part, à la représentation de la tâche à accomplir et, d'autre part, aux activités intellectuelles requises pour l'effectuer.

- Les consignes distinguent-elles clairement ce qu'il faut taire ( la tâche), ce qu'il faut apprendre (l'objectif) et les activités mentales à accomplir (le travail intellectuel proprement dit)?

Repère n° 11 : La tâche permet de mettre l'élève en projet. Elle doit être comprise et utilisée entant que telle.

- Les tâches proposées sont-elles bien conçues en combinant la capacité de mobilisation des élèves et la possibilité de rencontrer. au cours de leur exécution. des obstacles dont le franchissement permettra des acquisitions précises ?

Repère n° 12 : La tâche à réaliser n'est pas, en elle-même, l'objectif à atteindre. C'est l'objectif qui doit être évalué à travers la tâche.

-Évite-t-on systématiquement et exclusivement d'évaluer les tâches, en particulier quand il s'agit de tâches collectives, et insiste-t-on suffisamment sur les objectifs?

Repère n° 13 : Le réinvestissement dans une
tâche nouvelle permet, à la fois, de mobiliser l'élève et de vérifier une acquisition.

-Est-on attentif à modifier les contextes représentés par les tâches pour permettre l'appropriation progressive de modèles abstraits?

Repère n° 14 : L'évaluation individuelle reste la pierre de touche de l'efficacité des activités scolaires. Elle n'est pas conçue pour mettre chaque élève en rivalité avec les autres mais pour  lui permettre de se donner ces défis à  lui-même et les surmonter.

-Existe-t-il, pour chaque discipline ou secteur
disciplinaire. une hiérarchie des exigences sur laquelle chaque élève puisse se situer et grâce à laquelle il puisse engager des efforts pour accéder à un degré supérieur de compréhension?

Repère n° 15 : Le travail par petits groupes doit être régulé par l'organisation d'intergroupes afin de garantir la participation de chacun dans les groupes initiaux et de favoriser la vérification et la mutualisation des acquis.

-Organise-t-on systématiquement des temps de travail par petits groupes en les faisant suivre d'intergroupes dans lesquels la participation de chacun est absolument requise pour l'élaboration d'une synthèse?

Repère n° 16 : L'exigence de qualité dans l'exécution du travail doit traverser l'ensemble des activités scolaires. Elle doit être intégrée par chacun comme un moyen de dépassement et d'accès au plein épanouissement de soi.

-Le maître est-il assez exigeant envers lui- même à l'occasion de chacun de ses actes dans la classe? Sait-il transmettre l'exigence de qualité comme un principe fondamental du travail scolaire


Repère n° 17 : Afin de l'aider à progresser, le
maître prend chaque élève là où il est, mais fait alliance avec lui pour l'aider à se dépasser.

-Existe-t-il un système, implicite,ou explicite,
de « contrats » par lequel le maître s'engage à aider l'élève à progresser et suscite son propre
engagement?

Repère n° 18 : La différenciation pédagogique consiste à diversifier les activités de telle manière que chacun soit, tout à la fois, guidé dans ses apprentissages et accompagné dans l'accession à son autonomie.

- Le maître utilise-t-il les différentes ressources de sa palette méthodologique, dans une progression cohérente et en introduisant des temps de régulation et d'ajustement?

Repère n° 19 : La classe, dans l'ensemble de ses activités, est apprentissage de la démocratie. Elle doit permettre aux élèves d'apprendre à se construire comme un collectif, d'identifier les objets sur lesquels ils peuvent légiférer légitimement, de définir les règles incarnant « le bien commun », de les appliquer dans la durée.

— Existe-t-il, dans la classe, une « éducation civique », par laquelle les élèves découvrent les lois de la République et une « éducation démocratique » par laquelle ils font l'apprentissage du processus d'élaboration de ces lois?

Repère n° 20 : Les sanctions contribuent non à exclure de la classe mais à y intégrer : elles reconnaissent à l'élève la responsabilité de ses actes et, en même temps, lui permettent de revenir dans le collectif dont il s'est lui-même exclu.

-Les sanctions évitent-elles l'exclusion et sont-elles toujours présentées comme des épreuves nécessaires à la réintégration dans un groupe quigarantit la réussite de tous ?

3) Tableau synthétique — et non limitatif — des tensions fondatrices de l'activité pédagogique

Tension n° 1: Éducabilité et liberté

Tout élève est éducable et l'on ne doit jamais renoncer à le faire réussir dans ses apprentissages.

Aucun élève ne peut être éduqué s'il ne met en oeuvre sa liberté d'apprendre et de grandir.

Tension n° 2 : Transmission programmatique et respect des intérêts de l'élève

L'élève n'est pas en mesure de décider de ses apprentissages et doit apprendre ce que les adultes décident pour lui.

L'élève ne peut apprendre et s'approprier un objet de savoir que s'il investit son intérêt dans ce qu'il apprend.

Tension n° 3 : Formalisation encyclopédique et soumission au désir d'apprendre

L'institution scolaire doit programmer les apprentissages des élèves indépendamment des projets individuels et aléatoires de ces derniers.

L'institution scolaire doit s'appuyer sur les projets des élèves, car c'est la seule condition pour que leurs apprentissages soient efficaces.

Tension n° 4 : Rupture avec le donné et appui sur le déjà-là

Le maître doit rompre avec le donné, permettre à l'enfant de s'arracher à tout ce qui l'enferme et d'accéder ainsi à de nouveaux savoirs, de nouveaux savoir-faire et de nouveaux centres d'intérêt.

Le maître doit s'appuyer sur ce que l'enfant sait déjà, sur ce qu'il sait déjà faire et qui le mobilise, au risque, sinon, de lui interdire l'accès à tout nouveau savoir.

Tension n° 5 : Respect préalable de l'ordre scolaire et découverte progressive de la loi

L' École doit respecter la dénivellation entre l'adulte-citoyen et l'élève-en-formation et imposer le respect préalable de l'ordre scolaire.

L'École doit former des citoyens en mettant les élèves dans des situations concrètes où ils puissent faire l'expérience de la citoyenneté.

Tension n° 6 : Accompagnement rigoureux et autonomisation nécessaire

L'institution scolaire doit être structurée pour accompagner le développement de l'enfant à chacune des étapes nécessaires à son développement.

L'institution scolaire doit libérer l'enfant de la tutelle qu'elle exerce sur lui et lui permettre d' accéder à l'autonomie/

Tension n° 7 : Apprentissage de l'interdit et engagement dans la prise de risque

Le maître doit former l'élève à surseoir à ses impulsions et à sortir du fantasme de la toute- puissance.

Le maître doit former l'élève à prendre le risque d'affronter l'inconnu et lui permettre de vivre l'apprentissage comme transgression constructive.

Tension n° 8 : Traitement spécifique des besoins de chacun en groupes homogènes et enrichissement par la rencontre de la différence en groupes hétérogènes

L'institution scolaire doit organiser des groupes spécifiques adaptés aux besoins des élèves et leur permettant d'être pris en charge à leur niveau.

L'institution scolaire doit mettre en place des situations de travail  en groupes hétérogènes afin de favoriser l'enrichissement réciproque des élèves et leur apprendre la coopération.

Tension n° 9 : Planification préalable indispensable et improvisation obligatoire

Tout enseignement doit planifier rationnellement son travail afin de se donner les garanties maximales de réussite de tous sur les objectifs qui lui sont assignés.

Tout enseignant doit être capable de gérer des contextes, des situations et des réactions imprévus, d'improviser et de prendre des décisions dans l'urgence.

Tension n° 10 : Obligation de résultats et obligation de moyens

L'institution scolaire a une obligation de résultats au regard des exigences sociales et politiques de la Nation.

L'institution scolaire ne peut avoir qu'une obligation de moyens au risque d'être entraînée vers des pratiques contraires à ses finalités mêmes.

Tension n° 11 : Maîtrise des savoirs à enseigner et réflexion pédagogique

Nul ne peut enseigner efficacement sans une parfaite maîtrise des contenus d'enseignement et des conditions de leur transposition didactique.

Nul ne peut enseigner efficacement sans une rencontre avec le patrimoine pédagogique et une réflexion sur les leçons possibles à en tirer.