Famille démocratique ou individus tyranniques
 Par François de SINGLY  (libération) mardi 27 juillet 2004     

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La demande du mariage homosexuel et le refus d'une clôture de l'institution matrimoniale interdisant l'entrée à des individus en fonction de leur orientation sexuelle constituent une étape supplémentaire dans la construction d'une «famille démocratique». En effet, historiquement, la famille classique est triplement inégalitaire : les hommes l'emportent sur les femmes, les parents sur les enfants, les hétérosexuels sur les homosexuels. Depuis les années 1960, ces inégalités, internes et externes, sont progressivement déstabilisées.

Brièvement, évoquons trois étapes sur cette longue route de la famille démocratique. En 1970, avec la fin de la puissance paternelle, les mères accèdent au titre de «parents» à la même autorité que les pères. Sont désexualisés les attributs du pouvoir domestique. C'est un des marqueurs des transformations des rapports de genre au sein du couple, malgré la permanence de l'inégalité du partage du travail domestique. En 2000, le gouvernement met en place une autorité supérieure et indépendante, le défenseur des enfants. Les enfants peuvent appeler directement cette instance pour dénoncer leurs parents en cas de mauvais traitements. C'est la reconnaissance que les enfants sont aussi des personnes, au même titre que les adultes. Cela ne signifie pas qu'ils sont plus petits, qu'ils ont des besoins spécifiques, mais cela implique que le pouvoir des parents doit s'exercer en respectant les droits de l'enfant (la Convention internationale date de 1989). Ainsi, si la fessée doit être modérée et si possible évitée, l'autorité parentale est encadrée au nom de l'intérêt de l'enfant. En 1999, le pacte civil de solidarité donne une reconnaissance publique aux couples homosexuels ou hétérosexuels. La constitution de ce pacte ouvert à tous, quelle que soit l'orientation sexuelle, remet en cause l'institution du mariage, seule forme antérieurement validée par l'Etat.

Ces trois changements (inachevés, soulignons-le) marquent une très forte «individualisation» des personnes dans leur vie privée. La famille ne peut plus être définie uniquement comme un groupe fondé sur la différence des sexes et la différence des générations. La famille réunit des individus qui, au-delà de ces différences éventuelles, doivent être considérés comme des personnes à part entière.

Ces transformations sont interprétées par des spécialistes, notamment psychologues ou psychanalystes, dans un sens totalement différent. Ils estiment que ces changements ont engendré des effets pervers. L'enfant serait devenu tyran du fait que son père, privé de son autorité, ou n'osant plus l'exercer, laisserait sa mère maintenir trop longtemps la fusion. Le père «à la renverse», le «petit prince» se prend pour le roi, jouant avec la reine mère. L'absence du «non» paternel laisserait libre l'expression des désirs illimités des enfants. Dans les Pères et les mères, Aldo Naouri propose une telle interprétation : la fin de la puissance paternelle, associée au travail salarié des mères, donne naissance à une double surpuissance, maternelle et enfantine. Il voudrait rétablir un ordre familial, respectant la priorité du père. Aussi déclare-t-il, sans rire : «Si vous élevez vos enfants en démocrates, vous avez de fortes chances d'en faire plus tard des fascistes ; alors que si vous les élevez de manière plus ou moins fasciste, vous en ferez à coup sûr des démocrates.» Cette formulation montre l'extrême opposition à la famille démocratique. Ainsi, lorsqu'un parent répond à la demande d'un de ses enfants ­ «Pourquoi je dois le faire, pourquoi me le demandes-tu ?» ­, il perd toute autorité. Selon Naouri, le parent n'a pas à donner de justification et à entrer dans l'éventuel cycle de la négociation. L'enfant doit être «tenu», c'est la seule condition pour qu'il se structure.

Ce qui frappe dans l'affirmation de «l'enfant chef de famille» (D. Marcelli), ou de l'enfant tyran, c'est l'oubli de quatre faits importants et donc une démonstration tronquée. Premièrement, il y a le silence sur la place centrale de l'école dans les affaires de la famille moderne. On est passé, a souligné Pierre Bourdieu, au XXe siècle d'une légitimité des places sociales, inégales, par le patrimoine détenu à une justification par le diplôme et la compétence. Dans les sociétés traditionnelles, les familles se mobilisent pour la sauvegarde et l'amélioration de ce patrimoine économique. Dans les sociétés modernes, la mobilisation se fait autour de l'enfant et de sa scolarité. Désormais, le destin du groupe familial se joue par la réussite, plus ou moins grande, de l'enfant. Cela explique pour une large part que les parents sont surtout attentifs à la scolarité, qu'ils choisissent, s'ils le peuvent, par exemple une «bonne» école. La surveillance parentale porte principalement là-dessus, le jeune pouvant pour le reste de sa vie être plus libre. Or les psychologues regardent surtout ce «reste» et généralisent à partir de cette vision partielle, occultant la zone centrale de l'autorité parentale. Dans tous les milieux, l'enfant a la consigne de «réussir» à l'école pour réussir dans la vie. Certes, il peut résister, mais on ne peut pas faire comme si la vie des jeunes leur appartenait totalement. Les dénonciateurs de l'enfant tyran oublient les contraintes qui pèsent sur les enfants devant obtenir des richesses scolaires.

Deuxièmement, l'importance du divorce et de la séparation. Si les enfants étaient «tyrans», cela impliquerait qu'ils décideraient de la vie de leurs parents. Or, ces derniers n'hésitent pas à se séparer, que cela plaise ou non à leurs enfants (qui le plus souvent rêvent d'une famille unie). Cette place du divorce révèle que les adultes dans la famille ne se laissent pas dépouiller de leurs prérogatives. Ils estiment qu'ils ont, eux aussi, le droit à leur autonomie. Ils peuvent chercher à faire en sorte que la séparation se fasse le moins douloureusement possible. Ils peuvent tenter de rester un «couple parental», même s'ils ne sont plus «couple conjugal». Mais cela ne leur interdit pas de se séparer, mettant en avant les exigences de leur vie personnelle. C'est une des preuves que le pouvoir de l'enfant est limité, sinon le taux de divorce et de séparation baisserait immédiatement. C'est aussi le signe que l'exercice de la démocratie familiale est difficile puisque, idéalement, les intérêts de chacun doivent être préservés au mieux. Le grand problème de la famille démocratique réside dans cette régulation de l'intérêt de tous les membres. Avec un équilibre toujours instable. Cette régulation peut avoir des ratés (l'excès de «poids» dans la balance d'un des membres de la famille). Alors on consulte les «psys», surtout témoins donc des ratés, et notamment de ceux qui dérivent d'une balance trop favorable à l'enfant. Lorsque c'est l'adulte qui ne se sent pas bien, il peut aussi consulter, mais cela sera comptabilisé plus comme problème personnel. L'enfant tyran peut exister, des spécialistes en rencontrent. C'est la forme la plus originale de la pathologie des familles modernes. Elle mérite toute l'attention, à une condition cependant, qu'elle ne soit pas présentée comme la conséquence inévitable de la démocratie familiale.

En effet, dans les travaux sur les familles ordinaires avec adolescents, on ne découvre pas un tel déséquilibre permanent en faveur des enfants. C'est le troisième oubli. Par exemple, les jeunes savent qu'à 22 heures, ils ne doivent pas gêner les autres membres de la famille, aussi baissent-ils la radio et se mettent-ils le casque. Pour eux, vivre dans leur monde personnel (celui de la culture jeune) n'a pas pour conséquence d'imposer ce monde à leurs proches. S'ils étaient tyrans, ils imposeraient à leur père ou à leur mère d'écouter telle musique ! Cela ne se rencontre pas. On peut penser qu'il y a excès d'individualisation dans la famille, mais cela n'est en rien équivalent à la logique de la tyrannie. Le «risque» est faible, si l'on prend la pratique de la télévision, que l'enfant devienne le programmateur des émissions regardées par tous ou par les adultes (soumis). La solution retenue est plutôt celle du multiéquipement : chacun pouvant dans son propre espace décider de ce qu'il veut regarder. La confusion des mondes adulte et enfantin n'est pas à l'ordre du jour, sauf pour ceux et celles qui adorent se faire peur en regardant quelques scènes d'échange de vêtements entre la mère et la fille.

Enfin, les familles des jeunes qualifiés de «sauvageons» ne sont pas caractérisées par leur modernité éducative. Elles sont prises au contraire dans un entre-deux, entre deux systèmes de valeurs. Le premier, plus autoritaire, insiste sur la logique de l'appartenance ; le second, plus individualiste, encourage à l'autonomie. Dans le film Just a Kiss, de Ken Loach, Casim Khan, émigré pakistanais de la seconde génération, se trouve pris entre Roisin, irlandaise dont il est amoureux, et une cousine choisie par ses parents pour son mariage. Il s'agit de deux conceptions à la fois de l'individu et de la famille difficilement conciliables. Ce conflit peut mener à des problèmes qui ne dérivent pas d'un excès d'individualisation (en ce cas), mais d'un apprentissage de cette nouvelle conception d'un individu plus autonome, et donc plus «séparé» de son groupe d'origine.

Dans les pays occidentaux, la démocratie familiale prolonge deux grands mouvements historiques : celui de l'amour «libre», celui de l'attention au développement psychologique et intellectuel de l'enfant. Elle a un fondement, comparable aux démocraties politiques : chaque individu, quelle que soit sa position dans le groupe, a le droit de participer aux décisions qui le concernent. Tout comme à la fin du XIXe siècle au moment de l'installation progressive du suffrage universel (pour les hommes), des spécialistes ont dénoncé le risque de la tyrannie de la foule, en ce début du XXIe siècle, d'autres experts ont peur de l'extension de la démocratie au sein de la vie privée. Aujourd'hui, les femmes comme les hommes, les homosexuels comme les hétérosexuels, les enfants comme les adultes sont concernés. La famille démocratique forme un nouveau repère, l'idéal d'un espace privé de domination.

Dernier ouvrage paru, Enfants, adultes : vers une égalité de statuts ? Universalis (2004).
par François de Singly professeur à l'université Paris-V.